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Normandie pour la Paix. « Il faut arrêter de dire que le droit international n’existe plus »... |
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Bruno Tertrais, politologue, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. © DR
Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, animera un débat sur la politique de sécurité américaine lors du Forum mondial Normandie pour la paix, les 9 et 10 avril 2026, à Caen (Calvados). Le spécialiste fait le point sur Trump et les relations internationales.
Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation de la recherche stratégique, participera au Forum mondial Normandie pour la Paix. Cet événement se tient les jeudi 9 et vendredi 10 avril 2026, au siège du conseil régional à Caen, Calvados.
Comment les spécialistes des affaires internationales comme vous arrivent-ils à suivre une « logique » Trump ?
Donald Trump est effectivement assez difficile à suivre. Malgré tout, il reste prévisible sur sa vision d’ensemble et sur sa méthode. Il faut surtout se garder de surinterpréter chacune de ses déclarations. La déclaration du jour peut être contredite par la déclaration du lendemain. Il n’empêche que Trump à une vision.
Un léger correctif à cette dernière affirmation : il a été élu sur l’engagement de ne pas entamer une guerre longue au Moyen-Orient, et il avait reproché à Obama et Biden d’être prêt à engager des guerres contre l’Iran pour accroître leur popularité.
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Comment expliquez-vous dans ce contexte le lancement et la durée de cette guerre contre l’Iran ?
Les guerres sont toujours plus longues que ce à quoi s’attend la partie qui en prend l’initiative. C’est vrai pour les interventions américaines mais aussi pour de nombreuses interventions occidentales. Il semble qu’à la Maison blanche on ait sous-estimé la résistance du régime et sa résilience. Les conséquences sur les pays du Golfe et sur la circulation commerciale dans le détroit n’ont pas été correctement prises en compte.
Il y a tout de même une différence dans la manière dont ont été envisagés ce conflit et la guerre d’Irak en 2003. Elle avait fait l’objet d’une très longue planification alors que sur l’Iran, il n’est pas certain que les États-Unis se seraient lancés dans l’aventure si Israël n’avait pas de son côté prévu de le faire. Ce qui aurait été surprenant, c’est une guerre très courte et décisive. La pression d’Israël et la tentation d’en finir avec un régime qui empoisonne les États-Unis depuis 47 ans peuvent expliquer le lancement de cette attaque.
Comment l’Europe peut-elle exister au milieu de ce bouleversement mondial ?
Le problème de l’Europe n’est pas d’exister mais d’être utile et défendre ses intérêts. Sur l’Ukraine, l’Europe, quoi qu’on en dise a plutôt bien assumé son rôle. Elle tente, autant qu’elle le peut, de se substituer aux États-Unis, qui très clairement, n’aident plus l’Ukraine.
On ne peut pas dire que l’Europe ne prend pas ses responsabilités face à des États-Unis défaillants. Sur le Moyen-Orient, notre intérêt est de limiter au maximum les conséquences pour nous et nos alliés. On observe une gradation dans les positions européennes qui n’a rien extraordinaire. Ce qui serait extraordinaire, c’est que les Européens soient unis sur tous les sujets. L’Europe n’est pas une fédération. Mais aucun pays européen n’a décidé de se joindre directement aux États-Unis. Il y a moins de distorsions au sein de la famille européenne qu’il n’y en avait sur l’Irak.
La France se détache. Elle a des accords assez engageants vis-à-vis des pays du Golfe et elle a pris l’initiative d’une coalition de volontaires qui pourrait assister à la liberté de circulation dans le détroit, une fois la situation un peu stabilisée. Comme en Ukraine, la France est une nouvelle fois à la manœuvre.
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Droit international, ONU, multilatéralisme… Quel avenir pour ces enjeux internationaux ?
Il faut arrêter de dire que le droit international n’existe plus. Un grand juriste a dit : 99 % des États respectent 99% du droit international 99 % du temps. Il faut arrêter de résumer le droit international au droit d’entrée en guerre. Sur cette question précise, la bonne formule a été trouvée par Emmanuel Macron. Il a dit que c’était une intervention qui se situe en dehors du cadre de légalité international. Du côté israélien et américain, on essaye de construire un argumentaire juridique sur le thème de la légitime défense. C’est qu’à moitié convaincant mais pas totalement absurde non plus.
Pour l’ONU, il ne faut confondre le conseil de sécurité avec le système de l’ONU qui fonctionne avec des dizaines d’organisations et d’institutions. Elles accomplissent un travail de terrain efficace tous les jours. Le Conseil de sécurité n’est que le réceptacle de ce qu’est le système international à un moment donné. Il ne faut pas demander à l’ONU plus que ce qu’elle peut donner.
La normalité du monde ce sont les rapports de force. Ce n’est qu’exceptionnellement que le système international est gouverné par des processus de négociation multilatéraux.