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La formation au SM Caen. « Sortir des joueurs et des citoyens de top niveau » : le projet sociétal des Mbappé décrypté... |
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24/08/25 football u19 sm caen le havre l equipe de caen lors de la pause fraicheur © Marc Olejnik
Directeur du centre de formation du SM Caen depuis juin 2025, Julien Meilhac a été choisi par Kylian Mbappé et son entourage pour piloter un projet sportif et sociétal ambitieux en direction des jeunes formés dans le club normand. Il est question de football, mais aussi et surtout d’ouverture à autre chose, de responsabilité d’une structure face à une pratique « déséquilibrante ». Entretien avec un technicien qui place l’humain au cœur de la vision appelée à être déployée au Stade Malherbe.
À défaut de résultats sportifs pour l’équipe du club que tout le monde regarde, la transformation la plus importante du SM Caen se joue sans aucun doute à l’heure actuelle dans ses coulisses, pour les enfants, les adolescents et les jeunes adultes qui porteront ses couleurs dans les années à venir.
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Arrivés à l’été 2024 à la tête du club, en tant qu’actionnaires majoritaires, Kylian Mbappé et son entourage ont toujours voulu faire du Stade Malherbe un club sociétal, avec des idées et une vision allant bien au-delà du football.
Pour piloter le sportif et tout le reste, Julien Meilhac a été choisi en ce sens. Nommé directeur du centre de formation en juin 2025, celui qui était notamment passé par le FC Lorient puis le pôle espoirs de Lisieux auparavant incarne en partie ce projet au sein du centre de formation, au quotidien. Il se confie longuement sur l’ambition du SM Caen en la matière.
Le projet sociétal des Mbappé au SM Caen
« Dans les faits, ils ont une vision très singulière. À leurs yeux, on doit reconnaître le joueur qui sera passé par l’académie Malherbe, pour ceux qui deviennent footballeurs professionnels mais aussi et surtout pour des garçons qui sont passés trois, quatre ou cinq ans chez nous et qui n’ont pas réussi à franchir le cap. Ce sera une majorité d’entre eux.
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On doit les reconnaître parce qu’on leur aura fait vivre un parcours singulier en termes d’ouverture. On veut que le jeune s’exprime en tant que footballeur et individu, en l’ouvrant à des doubles parcours, en parallèle du scolaire. Le tout en créant un planning hebdomadaire où une journée ne sera peut-être pas consacrée au développement du football, mais à une ouverture culturelle, artistique… Pas pour dire qu’on fait différemment, mais parce que les actionnaires comme moi-même sommes persuadés que quelqu’un qui prépare un parcours de haut niveau sera plus épanoui avec cette ouverture. Cela va aussi l’éveiller à d’autres perspectives.
Le ratio de réussite est tellement faible qu’il est important de mieux préparer la suite. Et même s’il devient footballeur professionnel, qu’il puisse avoir la possibilité d’être également passionné d’art, de culture ou d’histoire est une bonne chose. Ils ont cette ambition. La finalité reste d’amener une minorité à en faire leur métier, mais vu de manière différente.
Sortir des joueurs du top niveau, ça reste l’objectif. Il y en a eu, il y en aura toujours. Mais sortir aussi des citoyens de top niveau, je crois bien que c’est l’enjeu de l’actionnaire, notamment de Fayza (Lamari) qui a une vraie vision sociétale et qui est très attentive à cela dans les quelques échanges que l’on a eus. Elle veut porter un projet différent au sein de l’académie. Dans ce que j’ai connu par le passé, des micro-actions existaient déjà . Mais dire que le développement humain est placé au même niveau que le développement sportif et scolaire, c’est un peu novateur. On pense que ça rendra nos jeunes garçons plus intelligents, plus puissants, plus autonomes, plus ouverts et que ça en fera aussi de meilleurs footballeurs pour ceux qui le deviendront. »
La promotion 2011 à la rentrée de septembre
« L’étape 1 va démarrer en septembre prochain avec la promotion 2011 qui sera la première à expérimenter ces parcours imaginés différemment. On travaille sur des semaines réaménagées, avec une place plus importante accordée aux activités hors football.
Sur les 2011, qui seront élèves de Seconde, on a une très forte génération en préformation au club, avec des garçons qui sont là depuis l’école de foot pour certains. Quatre ou cinq d’entre eux jouent déjà en U17 Nationaux. Il y a un groupe de joueurs qui va arriver de l’extérieur pour compléter cet effectif, qui comportera une quinzaine de garçons. Elle est très prometteuse et nous oblige à nous challenger.
Ce sont des réflexions en cours avec la direction. Ça bouillonne en ce moment, il faut aussi avoir une équipe éducative qui a cette sensibilité. Demain, vous allez peut-être dire à votre formateur qu’il ne double pas les séances ce jour-là , voire qu’il ne s’entraîne pas, mais qu’il va être partie prenante du projet du jeune joueur pour l’accompagner sur telle ou telle activité. Il faut que tous les acteurs au sein du club partagent cette vision et cette envie. Cela va bousculer des habitudes mais c’est passionnant.
Au moment où tu vas le séduire pour choisir ton projet, le jeune doit savoir quel type de parcours va lui être proposé. On a souvent les garçons sur quatre à sept ans, même si on a une vraie volonté aujourd’hui de ne plus faire arriver les gamins trop tôt. On ne veut plus que nos joueurs arrivent en internat chez nous durant leur préformation, dès la classe de 4e, en U14. Ceux qui ont besoin d’être hébergés arriveront désormais plus tard, à partir de la classe de Seconde. En les sécurisant, mais on les laisse dans leurs clubs ou dans des pôles espoirs afin qu’ils restent chez eux.
On croit aujourd’hui que plus tu arrives tard, plus tu es frais. Quand je vois Noé Lebreton, l’histoire ne se termine pas bien à Caen. Le garçon, il est arrivé en U14 à l’internat, il est fatigué. Il a fait sa préformation, son centre, les pros et il n’a presque plus de fraîcheur à ce moment-là . Il faut combattre cela. Notre idée, c’est de les faire arriver en U16, même pour les Normands. Il n’y aura plus de très jeune joueur qui sera interne, afin de retarder ces arrivées précoces qui sont difficiles à gérer, notamment en raison de l’éloignement familial. »
Le rapport du joueur au football
« On veut qu’ils soient des acteurs immergés de leur parcours, pas juste des exécutants. Qu’ils comprennent les enjeux, ce qui est en train de se jouer autour d’eux. Toutes les dérives ou les éléments externes à leur pratique, il y a deux façons de les voir : je ne m’en occupe pas et des gens le font pour moi, ou j’ai envie de tout comprendre pour tout maîtriser.
On a cette volonté de faire comprendre au joueur qu’il n’est pas juste celui qui joue au foot, mais aussi celui qui comprend ses droits d’image, qui est capable de s’insérer dans la société, d’aller expliquer ses choix, d’avoir un argumentaire soutenu. Presnel Kimpembe disait récemment qu’il n’a plus d’agent. L’ambition, pour nous, ce n’est pas que cela arrive en fin de carrière, c’est de savoir quasiment négocier son contrat, lire sa feuille de paie quand tu rentres dans ta vie active de footballeur. Pourquoi ce serait différent dans le football ? Il faut que ça soit possible.
Le football est aujourd’hui un peu hors contexte et la volonté, c’est de dire que c’est un métier comme un autre. Tendre vers ce genre de chose est challengeant. Ça va demander beaucoup de travail parce que l’univers du football est hyper puissant et déresponsabilisant. C’est en ce sens qu’on veut être un modèle singulier. Et ce projet, l’actionnaire peut le rendre plus puissant. »
Penser aux élus… et aux recalés
« C’est un vrai enjeu d’équilibre de vie. Aujourd’hui, le sport de haut niveau est déséquilibrant. À partir de 12-13 ans, quand ils vivent six-sept ans chez vous et qu’ils ont une seule voie de développement, dont les perspectives sont très réduites, au moment où vous rendez ces jeunes à la société, vous rendez des gens déséquilibrés et il leur faut deux, trois ou quatre ans pour se réinsérer.
C’est de notre responsabilité, centre de formation. On ne peut pas juste dire : « regarde ce qu’ils sont devenus ». Comment tu les as éduqués durant plusieurs années ? C’est un vrai sujet. La qualité de la formation, ici, pourra aussi être reconnue par tous ceux qui ne deviendront pas joueurs professionnels. En regardant quel type d’individu et de citoyen tu rends à la société après quatre, cinq ou sept ans dans ta maison.
Ça reste du football, ça reste de l’humain. Et parfois, on déshumanise. Les gamins sont des numéros, on se gargarise des réussites, sans se soucier des 80 ou 90 % restants, alors que certains sont déscolarisés, arrêtent le foot ou sont en dépression. C’est un vrai sujet et l’avenir des joueurs qui ne sont pas retenus devrait même devenir un indicateur de qualité de formation. »