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PORTRAIT. Kaylia Nemour, la gymnaste bleue qui a conquis l’or pour l’Algérie aux JO 2024... |
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Grand espoir de la gymnastique française, Kaylia Nemour représente l’Algérie depuis mai 2023. © Photo : Reuters
Sous les couleurs de l’Algérie depuis mai 2023, l’ex-pépite française Kaylia Nemour est devenue l’une des plus grandes gymnastes mondiales. L’athlète de 17 ans a exaucé son rêve en décrochant la médaille d’or aux barres asymétriques, dimanche 4 août, aux Jeux olympiques de Paris 2024. La première médaille olympique de l’histoire en gymnastique pour l’Algérie, où elle reçoit un soutien sans faille après un conflit avec la Fédération française.
La première fois qu’elle s’est poudré les mains de magnésie, elle n’avait pas imaginé se retrouver un jour nichée sur un podium olympique à Paris, breloque dorée autour du cou, jogging frappé d’une étoile et d’un croissant rouges et hymne national algérien à fond dans les enceintes de Bercy. Mais c’était sa destinée. Depuis toute gamine, Kaylia Nemour n’avait d’yeux que pour les Bleues, avec qui elle se voyait incarner cette nouvelle génération tricolore qui collectionne les médailles et fait résonner allégrement la Marseillaise aux quatre coins de la planète. Et, en même temps, pouvait marcher sur les pas de son idole de jeunesse, l’ex-championne française Youna Dufournet.
Mais tout ça n’était finalement qu’une chimère, du moins pour la couleur du justaucorps qu’elle lorgnait. Car des titres, elle en empile fièrement depuis près d’un an : championne d’Afrique à Pretoria, vice-championne du monde aux barres asymétriques à Anvers, quatre médailles d’or en Coupe du monde à Bakou (barres), Cottbus (barres) et Doha (barres et sol) cette année, pour ne citer que les plus beaux. Avant de devenir la reine des barres asymétriques, dimanche 4 août, aux Jeux olympiques de Paris 2024, sans oublier une très belle cinquième place sur le concours général individuel.
« La Fédération française a fait une erreur monumentale »
Mais c’est l’Algérie, nation sportive chez laquelle elle a dû s’exiler par la force des choses après un imbroglio digne d’un scénario hollywoodien avec la Fédération française de gymnastique (FFG), qui récolte aujourd’hui le fruit de cette pépite native de Saint-Benoît-la-Forêt, près de Chinon (Indre-et-Loire). « La Fédération a fait une erreur monumentale, pour ne pas dire impardonnable, assure son entraîneur Marc Chirilcenco. Cela a permis à Kaylia de prendre le temps de travailler les barres asymétriques pendant deux ans. Elle s’est tellement perfectionnée qu’elle en est devenue vice-championne du monde… », poursuit celui qui façonne la gymnaste de 17 ans.
La nouvelle étoile mondiale de la gymnastique a filé entre les doigts de l’équipe de France après un long conflit dont les prémices remontent à fin 2021 quand la FFG souhaitait regrouper toutes les meilleures gymnastes de l’Hexagone à l’Insep ou dans le pôle de Saint-Etienne en vue des JO 2024. Un projet que certaines athlètes d’Avoine-Beaumont, dont Kaylia Nemour, ont refusé, souhaitant rester dans leur club familial et ne pas bouleverser leur préparation.
Les relations entre la « Fédé » et la structure basée à Beaumont-en-Véron ont commencé à se tendre alors que la Franco-Algérienne était, de son côté, en phase de rééducation après avoir subi une opération des deux genoux à l’été 2021 pour soigner une ostéochondrite sévère (une anomalie au niveau des zones de croissance des os et cartilages).

Kaylia Nemour a cristallisé un conflit entre son club d’Avoine-Beaumont et la Fédération française de gymnastique. Photo : Mathieu Pattier / Ouest France
Si son chirurgien a donné son feu vert pour une reprise de la gymnastique en mars 2022, le médecin fédéral Pierre Billard a mis son veto pour protéger l’intégrité physique de la jeune femme, selon la Fédération. « Je ne comprenais pas, j’étais en colère. Je ne faisais plus rien, alors que j’avais la capacité de faire des compétitions, se souvient Kaylia Nemour, qui voyait, à ce moment-là, son ambition olympique prendre du plomb dans l’aile. Je me disais : ’’Mais ça va durer combien de temps ?’’ Faire encore un an sans compétition, je n’aurais même pas pu être prête pour les JO. »
« Je pense qu’au début ça venait d’une bonne intention, puis après tout s’est envenimé. La FFG voulait avoir la main sur tout, mais il n’y a pas eu de dialogue humain. Pendant ses opérations, elle n’a reçu aucun coup de téléphone, que ce soit des dirigeants de la FFG, de l’équipe technique nationale ou du médecin fédéral, explique sa mère Stéphanie Nemour. On n’est pas idiots, il fallait cicatriser ses opérations avant de reprendre. Mais ses kinés avaient suivi tout le processus avec elle, donc quand on a reçu ce mail de refus, on était surpris… »
Du côté de l’instance tricolore, on estime avoir voulu protéger la gymnaste. « On est droit dans nos bottes, affirmait, il y a quelques mois, le président de la Fédération française de gymnastique James Blateau. Ce n’est pas contre la jeune fille, c’est pour sa santé. Chacun assumera, au niveau de la santé, les conséquences de ce choix. »
Toujours sur le carreau, l’autorisation ne venant pas, celle qui était considérée comme l’un des grands espoirs de la gym française décide de troquer son justo bleu blanc rouge pour celui de l’Algérie, dont elle possède la double nationalité de par son père, en juillet 2022. « Au départ, il n’avait jamais été question de partir à l’étranger pour Kaylia. On a fait des compromis, on a essayé de discuter, mais les portes étaient fermées avec la France… Sans ma double nationalité, sa carrière était foutue », souffle son paternel Jamel Nemour. « Même si on a trouvé une solution avec l’Algérie, c’était difficile à admettre », reconnaît sa mère.
« J’ai laissé tout ça derrière moi »
Face au refus de la FFG de lui accorder une lettre de sortie pour lui éviter l’année de carence prévue dans les règlements de la Fédération internationale, la gymnaste avoinaise n’a pu embrasser sa nouvelle tunique qu’en mai 2023 aux championnats d’Afrique où elle a été sacrée, grâce à l’intervention sur le gong de la Ministre des sports Amélie Oudéa-Castera.
Après avoir rongé son frein pendant deux ans, la néo algérienne était enfin libérée du poids de cette affaire rocambolesque et pouvait prendre son envol vers cette quête de médaille olympique à Paris, dont elle a, à coup sûr, le potentiel. « Aujourd’hui, j’ai laissé tout ça derrière moi. Maintenant, je fais ça pour moi et pour l’Algérie. Tant pis… Je performe comme je suis désormais », lâche Kaylia Nemour.
Aujourd’hui, celle qui porte un mouvement à son nom aux barres asymétriques ne regrette pour rien au monde d’avoir viré de bord vers l’Algérie. Mise de côté en équipe de France, où « personne ne s’intéressait à elle » dit sa mère, elle a vu son cœur être rempli d’amour par le peuple algérien. Si heureux, sans doute, d’avoir pu mettre le grappin sur une athlète de son rang, capable d’écrire l’histoire de l’Algérie en gymnastique. « À chaque fois que je vais en Algérie ou que je fais une compétition, je reçois plein de messages, même du président de la République. Ils sont à fond derrière moi, assure l’Avoinaise. Je suis fière d’être devenue leur “exemple”. Je vais tout faire pour continuer à les faire rêver. »
« La reine » en Algérie
Ses proches aussi sont époustouflés par l’accueil à bras plus qu’ouverts qu’elle a reçu de sa nouvelle nation. Le contraste avec la Fédération française est saisissant à les écouter. « On a été surpris. C’est un accueil convivial et naturel parce que, eux, ont pris conscience qu’il avait récupéré une championne », souligne Marc Chirilcenco. « Par rapport à ce qu’elle a vécu avec la FFG, il n’y a même pas photo… D’un côté, on a le refus, le rejet, le mépris, parce qu’on ne peut pas oublier qu’elle a personnellement envoyé des messages au président James Blateau pour lui dire : “Je suis là, écoutez-moi”, rappelle Stéphanie Nemour. Et de l’autre, on a une équipe et des gens qui l’accueillent, demandent comment elle va, font tout pour elle. Prendre la nationalité algérienne, c’est le meilleur choix que nous ayons fait car, aujourd’hui, je vois ma fille heureuse. »

L’Avoinaise est aujourd’hui adoubée par le peuple algérien. Photo : Mathieu Pattier / Ouest France
En plus d’un an et au gré des médailles qu’elle met autour de son cou, Kaylia Nemour a tissé un lien fort avec l’Algérie et s’élève même aujourd’hui comme une star locale sur les bords de la Méditerranée. Ce titre olympique devrait lui permettre de grappiller encore quelques lignes au classement des icônes nationales. « Quand je vois que les petits comme les grands me suivent là-bas, j’ai encore du mal à m’en rendre compte », avoue la gymnaste. « En Algérie, c’est la reine, c’est l’enfant du pays ! », confie sa maman. « C’est une fierté pour eux car dans le milieu de la gym, il n’y a pas beaucoup de médailles. Ça peut aussi ouvrir des vocations, des perspectives pour des personnes et booster le pays sportivement », pose son paternel.
Pour preuve : les clubs de gym en Algérie connaissent un pic d’affluence historique. « Elle a mis la lumière sur ce sport dans notre pays. Au club d’Alger, on me parlait d’un engouement sans précédent », raconte Kenza Adil, journaliste à TSA (Tout sur l’Algérie)
Une histoire qui l’a forgée
Cet imbroglio avec la FFG lui est maintenant collé à la peau et fait partie intégrante de la gymnaste qu’elle est devenue. Cette traversée du désert gymnique et les obstacles enjambés ont, certes, laissé des traces, mais ont aussi permis à la jeune adolescente de s’endurcir, de s’affirmer et se forger un mental de championne. « Si dans dix ans, on devait retenir quelque chose de moi, ce serait tout le travail qu’il y a derrière chaque médaille, mais aussi que je suis sortie encore plus forte de cette histoire avec la FFG », admet Kaylia Nemour.
Sa résilience et sa faculté à résister aux secousses mentales lors du conflit ont même estomaqué ses proches. « Je suis très admirative parce que c’est très traumatisant ce qu’elle a vécu. Je pense que plus d’une aurait jeté l’éponge et quitté le monde de la gym », estime Carole Boin, son autre entraîneuse avec Marc et Gina Chirilcenco. « C’est une forme de leçon de voir comment elle a traversé cette histoire à 15 ans », lance Stéphanie Nemour. « Je pense que cela l’a forgée et lui a permis d’arriver à ce niveau. Toute épreuve n’est pas forcément la bienvenue, mais ça construit un caractère et ça fait qu’on en est là », témoigne sa coéquipière Carolann Héduit.
« Les Français sont presque partis avec elle »
Si elle est aujourd’hui considérée comme une rock star en Algérie, le peuple français est, lui, loin de l’avoir oubliée et n’a pas dévié le regard sur elle. Pour preuve : lors des internationaux de France en septembre 2023 à Bercy, sa première grande compétition internationale, elle n’a rien eu à envier aux Françaises à l’applaudimètre. « Ça hurlait pareil que pour Mélanie (De Jesus Dos Santos) ! Les Français me soutiennent, je le vois sur les réseaux », savoure Kaylia Nemour. « Ils savent qui elle est et c’est ça le plus important. Elle avait peur qu’ils lui en veuillent quand elle a pris la décision de partir pour l’Algérie, mais ça n’a pas du tout été le cas. Ils l’ont soutenue et sont presque partis avec elle. Pour eux, c’est l’équipe de France et Kaylia », raconte sa maman. Aux Jeux de Paris, même constat : Kaylia Nemour, bien que sous les couleurs de l’Algérie, concourait bien dans son jardin. En témoignent les vagues de cris et d’encouragements du public français à chacune de ses apparitions.

Kaylia Nemour est la meilleure gymnaste du monde actuellement aux barres asymétriques. Photo : Mathieu Pattier / Ouest France
Dimanche 4 août, à l’Arena de Bercy, la gymnaste franco-algérienne a exaucé son rêve d’enfant en ramenant la plus belle des médailles olympiques, qu’elle convoitait aux barres asymétriques, terrain de jeu sur lequel elle est aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau. « Forcément que si je gagne une médaille, je penserai à cette histoire… », relatait, en mars dernier, Kaylia Nemour, qui a dû se remémorer toutes les « peaux de banane » à répétition, dixit Marc Chirilcenco, qu’elle a dû esquiver avant d’en arriver là au moment de s’offrir la quête du Graal. Même si elle n’est pas un brin revancharde aujourd’hui.
Mais la FFG, elle, doit rire jaune et être bien verte de voir que son ancienne étoile a scintillé de mille feux en France, à Paris, devant un public qui lui injecte toujours des doses d’amour en intraveineuse. Comme si elle n’était jamais partie. « Son objectif de représenter la France lui a été volé, clairement. Maintenant, si la médaille devait arriver, c’est obligé que la Fédération se dirait : “Mince !” », supposait sa mère.
En tout cas, dans son cercle le plus rapproché, on sentait que, dans la capitale, le vent avait des chances de tourner dans son sens. Ses proches avaient vu juste. « Il y a plusieurs années, quand Kaylia s’était orientée vers les barres, on regardait la vidéo du sacre aux barres d’Émilie Le Pennec aux Jeux 2004 à Athènes. Kaylia n’était pas du tout sélectionnée, mais on se disait : “Imagine, tu fais les JO, à Paris, 20 ans après Émilie Le Pennec et aux barres”. On se dit que c’est un signe, que c’est pour elle en 2024… », en rêvait sa maman Stéphanie Nemour.
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Aujourd’hui, elle peut ouvrir grand les yeux. Sa fille a bien le bout de métal doré qu’elle avait ciblé. Et si la couleur de son justaucorps n’est pas le choix de son cœur, il lui a permis d’épouser son rêve et de faire éclater son talent au grand jour. Car à 17 ans et contre vents et marées, Kaylia Nemour, aussi têtue soit elle dans la vie de tous les jours, a quand même réussi à enfoncer les portes de sa destinée.