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« Je suis là pour raconter les histoires des gens » : le photojournaliste Édouard Elias sera à Normandie pour la paix... |
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Janvier 2025, sur la route M5 entre Homs et Hama, la statue de Hafez el Assad a été mise à bas par les opposants au régime syrien, en place depuis 54 ans. Une des douze photos d’Edouard Elias présentées pendant le Forum Normandie pour la paix. © Edouard Elias
Le photojournaliste, Édouard Elias présente à Caen, une exposition sur la Syrie après la chute du régime en décembre 2024. Ses photos seront exposées à Normandie pour la paix les 9 et 10 avril 2026. Il participera aussi à un débat sur l’Agora Ouest-France dans le village du Forum.
« Syrie, année 0 ». Cette exposition présentée lors du Prix Bayeux des correspondants de guerre 2026 sera reprise, en partie, dans le village du Forum mondial Normandie pour la Paix, les jeudi 9 et vendredi 10 avril 2026, dans les jardins de l’abbaye aux Dames, à Caen.
Édouard Elias, le reporter photographe revient sur son lien particulier avec la guerre en Syrie.
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Les débuts d’une vocation
« Après avoir plaqué une école de commerce dans le Sud, j’ai décidé de me consacrer à ma passion : la photo. J’ai tout de suite voulu faire du reportage. J’avais lu tous les bouquins du reporter de guerre Patrick Chauvel, regardé tous les documentaires possibles et imaginables. J’ai vécu une partie de mon enfance en Égypte et j’ai pas mal voyagé. Je comprenais un peu l’arabe. J’ai été élevé par mes grands-parents. Mon grand-père était militaire, résistant en Creuse, blessé en Indochine, ancien de la guerre d’Algérie puis attaché militaire dans les ambassades.
Et j’ai perdu progressivement tous les membres de ma famille. Si tu mélanges le deuil, la passion pour la photo, le voyage et le Moyen-Orient, tout m’orientait vers ce boulot. »

Édouard Elias sera présent au Forum mondial Normandie pour la paix 2026. Archives/ ALAIN JOCARD/AFP
Été 2012, un an après le début de guerre en Syrie
« Je pars à l’été 2012. J’ai 21 ans. Je dois faire un stage pour mon école de photo. À Paris, je n’ai aucun contact dans les agences ou les magazines. Je décide d’aller en Turquie sur les camps de réfugiés syriens, sans connaître personne. Je trouve une chambre pas trop chère à Antioche.
De fil en aiguille, je parle avec des gens. Ils m’ont à bonne. Je rencontre une personne qui fait rentrer des armes et des journalistes en Syrie. Je rentre, en juillet 2012, dans ce pays en guerre un an après le début du conflit. Je suis l’offensive des rebelles qui tentent de reprendre la ville d’Alep. Je suis avec des groupes de rebelles, des katibas. »
La découverte de la guerre
« Je suis parti pour la Turquie et je me retrouve sur le front en Syrie, à découvrir ce qu’est la guerre. Rien n’était prévu, tout se décidait du jour au lendemain. Ça se faisait comme ça. La guerre en Syrie de cette époque-là était très différente des autres que j’ai couvertes depuis, comme l’Ukraine. En Syrie, tu n’avais pas besoin d’accréditation officielle. C’était le bazar mais j’ai pu avoir des accès assez formidables.
Mais c’étaient les reportages les plus dangereux que j’ai eus à faire. On se faisait tirer dessus, nous étions visés par l’aviation de Bachar al-Assad. C’était d’une violence extrême. J’ai découvert les hôpitaux, les victimes civiles, les gamins coupés en deux. Le moment où l’on se rend compte si on va pouvoir continuer à faire ce boulot. On rentre dans le dur. »
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Les débuts de la professionnalisation
« De retour en France, je suis avec mon reportage mais avec aucune des réponses des médias que j’avais contactés. J’ai décidé d’aller au festival Visa pour l’image à Perpignan. Je montre mes photos notamment à Patrick Chauvel. Il décide de m’aider. Je signe avec l’agence Getty et je fais deux doubles pages dans Paris Match et des publications dans Sunday Times magazine et Der Spiegel.
C’est le début de la professionnalisation. J’achète un nouvel appareil photo, je fais le tour des rédactions à Paris et je repars en Syrie. »
Otage de l’État islamique en Syrie
« J’ai été détenu comme otage avec trois autres reporters français par l’État islamique de juin 2013 à avril 2014. Je n’ai aucun problème à en parler. Mais j’ai toujours essayé de regarder cet épisode avec du recul. Je le considère comme un accident de travail. Quand tu sors à 23 ans de cette expérience, tu sais que ça risque d’impacter toute ta vie, physiquement, psychiquement. On a quand même vu des exécutions, on a été torturé. Ce n’était pas fun. Mais de mon côté, je suis là pour raconter les histoires des gens. Des histoires bien souvent pires que la mienne.
Malgré l’épreuve, j’ai toujours considéré que je voulais faire ce métier. Libéré en avril, je suis en Centrafrique en juillet pour un nouveau reportage. »
Syrie, année 0
« L’exposition présentée à Bayeux et maintenant à Caen est une forme d’aboutissement de 15 ans de réflexion sur la photo. Je reviens en Syrie, en décembre 2024, quelques jours après la chute du régime d’al-Assad. Et je me pose des questions. Qu’est-ce que je photographie quand j’arrive devant des prisons vides ? Comment je peux figurer pour un public la dévastation et les centaines de milliers de personnes qui ont été tuées ? Par mes photographies j’ai tenté de donner aux gens ce sentiment de faire un bond dans leur livre d’histoire. Quand ils voyaient Berlin en 1945 et la référence aux camps. Un pays où une dictature a sévi, c’est synonyme de destructions de masse et de crimes de masse.
La seule forme possible était le noir et blanc pour ces références au passé. J’ai aussi choisi un format de photo très particulier : le panorama, avec seulement quatre photos par pellicule. Une technique qui convient parfaitement à ma façon de pratiquer le métier aujourd’hui. Je veux prendre mon temps. Mais toujours avec la même envie de fournir de l’information journalistique par la photo. »
Sur l’Agora Ouest-France du Forum Normandie pour la paix, jeudi 9 avril, à 10 h 30, débat « La Syrie libérée, et après ? » organisé avec le Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre. Avec Gilles Lordet, chargé de communication plaidoyer chez Handicap International ; Édouard Elias, reporter photographe et Hala Kodmani, journaliste franco-syrienne. Entrée libre sur inscription.