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A Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant a-t-il vraiment vaincu des Anglais épuisés par une « marche forcée » ?... |
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Le navire de Guillaume-le-Conquérant, faisant route vers l’Angleterre, figure sur la Tapisserie de Bayeux. © Archives Ouest-France
Tom Licence, universitaire anglais, annonce, au terme de recherches, que les soldats d’Harold, dernier roi d’Angleterre anglo-saxon, ne seraient pas arrivés à Hastings en 1066 pour combattre l’armée de Guillaume-le-Conquérant après une marche forcée mais en bateau. « C’est une invention depuis environ 200 ans », indique l’Anglais. Pierre Bouet, universitaire normand, commente ses propos.
Il a raison sans avoir tort ou il a raison tout en ayant tort.
Pierre Bouet énonce d’une voix douce et assurée, son avis quand on lui fait part que Tom Licence, professeur d’histoire médiévale à l’université d’East Anglia à Norwich (Angleterre), propose une révélation sur la Bataille d’Hastings, relayée par l’AFP (Agence France-Presse).
Cette bataille s’est produite le 14 octobre 1066, près de la ville de Hastings (Sussex), en bordure du littoral du sud-est de l’Angleterre, lors de la conquête du pays par Guillaume le Conquérant. À l’issue de cette bataille, qui apparaît sur la Tapisserie de Bayeux, le duc de Normandie, né à Falaise (Calvados) devenu Guillaume 1er, sera couronné roi d’Angleterre.

Pierre Bouet, latiniste spécialiste des textes de l’époque de Guillaume le Conquérant. Archives Ouest-France
Guillaume débarque « en toute quiétude »
Laissons Pierre Bouet, latiniste spécialiste des textes de l’époque de Guillaume le Conquérant, conter l’affrontement. Lorsqu’Harold Godwinson, dernier roi anglo-saxon d’Angleterre, apprend, le 20 septembre 1066, le débarquement de Harald, le sévère roi de Norvège, avec Tostig, son propre frère qui lui est hostile, il monte dans le Yorkshire de l’Est avec un contingent de guerriers professionnels, les housecarls (environ 3 000). Tout en marchant, ils lèvent une armée de volontaires de la région du nord. Harold gagne la bataille de Stamford Bridge, le 25 septembre.
Un chiffre illustre la violence des combats : Les survivants de l’armée norvégienne, laquelle est venue à bord de 300 navires, sont repartis sur 27 navires seulement.
Alors qu’Harold fête sa victoire les 26 et 27 septembre, Guillaume le Conquérant effectue, en toute quiétude, son débarquement dans le Sussex dans la nuit du 28 au 29 septembre avec son armée qui se tenait prête depuis Saint-Valery-sur-Somme
. Harold l’apprend et revient à fond
dans ce comté du sud du pays.

Sur la Tapisserie de Bayeux, cette scène représente les Normands (à gauche) et l’infanterie saxonne, lors de la Bataille d’Hastings. Jorisvo - Fotolia

Guillaume marche à la rencontre du roi Harold II. Jorisvo - Fotolia
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« Une invention remontant à environ 200 ans »
C’est à ce moment de l’Histoire d’Angleterre que Tom Licence bouscule les historiens. Les soldats anglais, emmenés par Harold, auraient été contraints à une marche forcée pour vite arriver dans le Sussex. Après avoir parcouru à pied environ 322 km en dix jours jusqu’à Hastings, leur épuisement les aurait conduits à la défaite. Et Harold, leur roi, perdit alors l’œil droit et la vie.
Pour Tom Licence, cette marche forcée
est une invention remontant à environ 200 ans. Les historiens répètent une interprétation erronée de la « Chronique anglo-saxonne », l’un des premiers et des plus complets témoignages écrits de l’histoire de l’Angleterre. En réalité, ce trajet s’est déroulé en grande partie par voie maritime. Seul un général fou aurait envoyé ses hommes à pied alors que des navires étaient disponibles
, poursuit le professeur anglais.
« S’il y a eu marche forcée, c’était pour les chevaux »
Ce qui dit Tom Licence est tout à fait juste, observe Pierre Bouet. Il n’y a jamais eu de marche forcée, puisque les housecarls qui accompagnaient Harold voyageaient à cheval et que les autres combattants de la bataille de Stamford Bridge sont demeurés chez eux dans le Nord. Harold a bien fait revenir sa flotte pour cerner le port d’Hastings, où Guillaume avait rassemblé ses navires avec des remparts de protection. Harold, revenu à Londres, a dû lever une nouvelle armée dans le sud (le Wessex) car il n’y a pas eu d’armée constituée qui serait partie de Londres pour se rendre dans le nord et revenir au sud comme le dit Tom Licence. S’il y a eu marche forcée, c’était pour les chevaux.
Le savant anglais a raison de dire que la défaite des Anglais à Hastings n’est pas due à une marche forcée de l’armée anglaise, qui, épuisée, aurait été vaincue par le duc de Normandie, poursuit Pierre Bouet. Si la bataille commencée à 9 h a duré jusqu’à la nuit, c’est que les Anglais se sont battus avec une telle vigueur et une telle force que Guillaume et les Normands ont eu beaucoup de difficultés à l’emporter.