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ENTRETIEN. Femmes oubliées dans l’histoire de l’art : l’association Aware leur rend leur place... |
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Dans les locaux de l’association à Paris, la villa Vassilieff (du nom d’une artiste du Montparnasse des années 1910) Camille Morineau (à gauche) et Nathalie Rigal, deux des cofondatrices d’Aware qui s’efforce de rendre visibles des femmes artistes oubliées de l’histoire de l’art. © Pascal Gauffeny
Peintres comme Harriet Backer, sculptrices comme Hélène Bertaux, photographes comme Claude Cahun… Elles ont été célèbres et célébrées en leur temps, mais l’histoire, écrite généralement par des hommes, n’a pas toujours retenu leur nom. Depuis dix ans, l’association Aware, fondée par Camille Morineau, s’est fixée comme mission de rendre visibles ces femmes artistes en reconstituant leurs biographies. Plus d’un millier d’entre elles ont maintenant retrouvé leur place dans l’histoire de l’art.
Conservatrice et historienne de l’art, Camille Morineau a veillé pendant dix ans sur les collections contemporaines du Centre Pompidou. C’est en travaillant sur des rétrospectives consacrées à des femmes artistes, qu’elle a décidé de tout lâcher pour entreprendre cette mission : rendre visibles des femmes artistes oubliées entre le XVIIIe et le XXe siècle. Comme la peintre hollandaise Agatha van der Mijn (née en 1700), la sculptrice parisienne Hélène Bertaux (née en 1825), la photographe Claude Cahun (née à Nantes en 1894) ou encore la vidéaste conceptuelle taïwanaise Hou Lulu Shur-tzy (décédée en 2003). Camille Morineau a lancé en 2014 l’association Aware (Archives de femmes artistes, recherches et expositions). Elle nous raconte ce qui l’a décidée à entreprendre cette aventure… Et le chemin qu’il reste encore à parcourir.
Comment vous est venue l’idée d’Aware ?
En préparant la rétrospective « Elles@centrepompidou », en 2009, consacrée aux femmes artistes, j’ai vraiment perçu que si l’on ne trouve pas d’archives relatives à ces femmes, ces femmes n’existent pas. Un principe valable en art mais aussi dans les sciences humaines. Or en 2009, pour cette exposition, j’ai découvert nombre d’œuvres de femmes artistes dans les réserves du centre Pompidou.
Vous ne pouviez donc plus faire comme si vous ne les aviez pas vues…
J’ai d’abord créé mes propres archives, et au bout de quelques années, j’ai pris une décision que je considère politique : rendre visibles toutes ces femmes. J’ai quitté mon poste au centre Pompidou, j’étais alors jeune maman et veuve… Mais j’estimais que j’avais quelque chose à faire, qui relevait d’une mission de service public. J’ai créé en 2014 l’association Aware, avec plusieurs autres co-fondatrices comme Nathalie Rigal et Julie Wolkenstein. Depuis dix ans, nous avons pu reconstituer et mettre en ligne 1 100 notices de femmes artistes, nées entre 1664 et 1973, peintres, photographes, plasticiennes…
Comment procédez-vous pour retrouver ces femmes artistes, gommées d’un récit généralement écrit par les hommes ?
Nous pouvons compter sur environ 300 personnes un peu partout dans le monde. Une équipe internationale comprenant des enseignants, des étudiants, des bénévoles, voire des descendants d’artistes qui nous sollicitent. Car ces femmes artistes ont été généralement reconnues de leur vivant et célèbres en leur temps. Et il existe donc des traces dans l’histoire. Elles ont produit des œuvres et ont eu aussi un parcours de vie. Nous ne faisons finalement qu’enlever la poussière déposée sur leur mémoire.
De quels financements bénéficie Aware ?
Nous sommes accompagnés par des mécènes, comme Chanel, Cartier, Veuve-Cliquot ou encore la fondation Engie. De nombreuses institutions nous soutiennent, des musées mais aussi le ministère de la Culture, la France faisant vraiment exception quant à cette démarche d’égalité, dans un contexte mondial très contrasté, car je trouve que nous n’avançons pas partout vers un progrès radieux.

L’association Aware est désormais installée dans la Villa Vassilieff, ancien atelier de Marie Vassilieff à Paris, qui est aussi un centre de recherche et de documentation entièrement dédié aux artistes femmes et à l’art féministe. Margot Montigny
Aware n’est pas réservée qu’à une poignée d’experts ?
Bien au contraire ! Le site awarewomenartists.com enregistre 100 000 visites par mois, des internautes originaires de 80 pays. Le format est accessible à tous, même les enfants. Il est partageable, bilingue français-anglais, et sera bientôt traduit en japonais. Aware, ce n’est pas Wikipédia, c’est un site qui met en ligne un produit fiable, vérifié et illustré.
1 100 archives d’artistes reconstituées en dix ans : il en reste encore beaucoup à retrouver ?
Au moins autant ! Et nous aimerions ouvrir à des disciplines comme l’architecture, la musique. On parle quand même de la moitié de l’humanité : qu’il soit masculin ou féminin, le cerveau a la même capacité créatrice.
Aware remet chaque année le prix Nouveau Regard, récompensant une artiste en milieu de carrière et le prix d’honneur, attribué à une artiste justifiant de plus de 40 ans de carrière.