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Incendie mortel au Cuba Libre à Rouen : un mur qui pouvait se transformer en torche en dix secondes... |
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Les avocats de la partie civile pendant une suspension d’audience. © Ouest-France
Après le récit des pompiers, l’émotion n’est pas retombée au procès des deux frères gérants du Cuba Libre. Le policier, qui a identifié les quatorze victimes de l’incendie et annoncé aux parents que leur(s) enfant(s) étai(en)t décédé(s), a témoigné ce mardi 10 septembre 2019.
La voix de Daniel Botte s’étrangle par l’émotion. « J’ai des enfants du même âge. »
Il était le premier enquêteur de la sûreté urbaine de Rouen à arriver au Cuba Libre, vers 1 h, cette nuit de l’incendie qui a fait quatorze morts. « L’hôtel de police est à 800 mètres. »
Lui qui enquête sur des cambriolages était de permanence cette nuit-là . Il ne voudrait « jamais revoir cette scène des quatorze corps sortis par les pompiers »
, déposés sur une civière, sur les trottoirs, pour une réanimation désespérée du Samu. « Les corps n’étaient pas abîmés par le feu mais noircis, surtout la bouche, les oreilles et les narines. »
Gauthier, Bilal et Yanisse, les trois survivants, qui ont pu sortir du sous-sol, lui indiquent que « la porte de secours était fermée à clé »
et donnent la même version : « La soirée d’anniversaire d’Ophélie, des bougies sur la tarte aux pommes qui enflamment les parois en mousse de polyuréthane, aux murs et au plafond. »
Et cet escalier de meunier si étroit et si raide. « À sa base, la hauteur était de 1,65 m sous le plafond. Il fallait se contorsionner même sans être grand. »
Vers 1 h 20, il procède à une première audition de Nacer Boutrif, le patron du bar, « mais il était choqué et pas apte à être entendu ».
Un objet personnel, un bijou…
À 5 h 30, Daniel Botte doit identifier les treize corps, la quatorzième victime, Karima, brûlée au 3e degré, est transportée en urgence absolue au CHU de Rouen, puis transférée à Paris où elle décédera le 1er septembre. « Six avaient leurs papiers d’identité sur eux. Pour les autres, il fallait trouver un objet personnel, un bijou, à partir des vêtements… »
Trois sociétés de pompes funèbres emmènent les corps vers une chapelle ardente au CHU de Rouen. À 7 h, Daniel Botte est avec un collègue pour accueillir, au CHU, la cinquantaine de membres des familles, très pressantes, qui veulent savoir : « C’était compliqué à gérer. Je comprenais leur inquiétude mais je me refusais à donner des noms tant que je n’étais pas tout à fait sûr. Je ne voulais pas commettre d’erreur, donner de faux espoirs. »
Une huile visqueuse et jaunâtre
Ce mardi 10 septembre 2019, à la fin de cette deuxième journée du procès des deux frères gérants, Nacer et Amirouche Boutrif, M. Thiry, l’expert des mousses de polyuréthane posées aux murs pour l’isolation phonique, a fait un rapport qui fait froid dans le dos. « Quand on a reçu les plaques, on a hésité à faire des tests parce qu’on mettait en danger notre station d’essai. »
Il faut moins de dix secondes pour qu’un mur de mousse se transforme en torche. Et « en se consumant, les mousses très fumigènes se liquéfient en une huile visqueuse jaunâtre ». Mais c’est surtout la toxicité des gaz et la forte chaleur – jusqu’à 200 degrés – aux murs et au plafond qui a pu tuer les quatorze jeunes. C’est encore plus dangereux dans un sous-sol confiné.
La seule mention qui figure sur la mousse achetée 10,50 € les quatre plaques de 50 x 50 dans n’importe quel magasin de bricolage est « non ignifugée »
. Hautement inflammable serait plus claire. Il est vrai que si elle est appropriée pour un studio d’enregistrement, voire une chambre à coucher, elle ne l’est pas pour une salle de danse qui reçoit du public pouvant fumer dans la pièce d’à côté.