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Orne. À la rencontre du « confiné le plus heureux de France »... |
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Romuald Heslot est garde forestier dans la forêt d’Andaine depuis 2012. © Ouest-France
Le quotidien de Romuald Heslot, garde forestier dans la forêt d’Andaine, n’a pas vraiment changé depuis le début du confinement. Lors d’une balade, il nous a parlé de nature, de biodiversité, d’histoire et même du loup. Petit bol d’air en forêt.
Il a la forêt dans la peau. En parle comme si elle était son enfant, avec autorité, parfois, avec tendresse le plus souvent. « Écoutez. Il n’y a pas un bruit de moteur, pas un camion, pas un avion, pas de bruits de tronçonneuse. Juste le vent dans les arbres et les chants des oiseaux. Depuis le début du confinement, c’est impressionnant. Je me dis que c’est ce que devaient entendre nos ancêtres il y a 130 ans. »
Romuald Heslot, 47 ans, un look de Texas Ranger, est garde forestier à l’ONF (Office national des forêts) depuis 23 ans. En poste dans la forêt d’Andaine depuis 8 ans, il a été affecté dans la Nièvre plus de 15 ans. « Ce métier est une passion. Ça m’a pris en CM2. Petits fils de paysans, je passais tous mes week-ends chez eux en Mayenne. Le plaisir d’être dehors et de voir évoluer la nature, c’est ce qui m’a poussé vers ce métier. »
?En temps normal, le garde forestier a trois missions principales : la protection et la gestion de la forêt, la production de bois et un rôle de police. Mais depuis le début du confinement les scieries sont fermées et les forêts sont vides. Même si…
« La première semaine de confinement, je n’ai jamais vu autant de gens en forêt. Des gens ont subitement découvert la joie du jogging. Quelques sagouins, à cause de la fermeture des déchetteries, déposent leurs déchets en forêt. Ils pensent que ce n’est pas grave mais ils ont une méconnaissance totale de la biodiversité. C’est quasi un plaisir de tomber sur eux car nous sommes habilités à verbaliser les contrevenants au titre du code forestier et au code de l’environnement. »
« Il sera là dans 160 ans »
Ce jeudi matin, le ciel bleu contraste magnifiquement avec le vert intense de la forêt d’Andaine. « Je suis le confiné le plus heureux de France, j’ai beaucoup de chance ». Comme il n’accompagne plus les bûcherons, il laisse sa voiture et parcourt la forêt à pied. « Je dois faire entre 25 et 30 bornes par jour. J’ai même perdu 4 kg depuis le début du confinement. » Un luxe pour les confinés « normaux » !
La biodiversité et l’équilibre de la forêt, Romuald peut en parler des heures. Lors de ses longues balades, il repère les arbres qu’il faudra couper dans les mois à venir. Il s’occupe surtout à veiller sur les semis de chênes, des arbres minuscules qui deviendront immenses. « Regardez au bout de mon pied, il est là l’avenir. Si tout va bien il sera là dans 160 ans ». La temporalité chez les forestiers est fondamentale. « Les gens n’aiment pas qu’on coupe les arbres. Mais ce n’est jamais une hérésie de couper un arbre. Il faut juste penser à le remplacer. Notre métier est ingrat puisqu’on ne voit jamais le fruit de notre travail. Cinquante ans pour un forestier c’est demain. »
« Les chasseurs régulent »
Tous les 50 mètres, une nouvelle anecdote. Il pourrait parler des heures de biodiversité, de nature mais aussi d’histoire. « Au milieu du XIXe siècle, cette forêt était ruinée à cause de la surexploitation. Il y avait des besoins énergétiques forts en charbon de bois pour alimenter les verreries et les forges de la région. Cette petite bosse-là , c’est sûrement une ancienne charbonnière. L’avènement de la houille (roche carbonée qui a remplacé le charbon de bois) a sauvé la forêt d’Andaines. »
?Écolo convaincu, cet amoureux des bêtes est pourtant favorable à la chasse. « On ne peut pas être forestier et être contre la chasse. Les chasseurs régulent. Sans eux, la forêt disparaîtrait sous la dent du gibier. Certaines pratiques sont par contre discutables. Quand je les vois à cinquante autour d’une petite parcelle, parfois en 4x4, je me dis que c’est du grand n’importe quoi. »
Et le loup dans tout ça ? Va-t-il passer dans l’Orne ? En a-t-il peur ? « Pour la richesse des forêts, c’est formidable de savoir qu’un loup est dans le coin. Il est peut-être passé par ici. C’est possible. Si je le croise je ne serai pas fier mais j’ai bien plus peur des tiques que du loup. »
Une grande leçon de sagesse ! Forêt, animaux, hommes, tous reliés, dans une harmonie retrouvée : c’est là son credo à lui, ce à quoi il doit veiller, ce qui est toujours menacé. Et c’est pourquoi il marche, il marche sans cesse, attentif, aux aguets, souriant aussi, et confiant.

Au mois de mars, plusieurs coups de vents ont couché des arbres de la forêt. Celui-ci va être laissé en place. « C’est important pour la faune et la flore, témoigne Romuald. Des insectes se nourrissent de bois mort, des rongeurs se nourrissent d’insectes. Cela entretient la chaîne alimentaire de la forêt. » © Ouest-France

Une parcelle de la forêt d' Andaine en régénération. « Il faut couper les arbres pour laisser passer la lumière et permettre aux semis de grandir. » © Ouest-France