|
Cohabitation ou complicité ? À Perseigne, les liaisons dangereuses des habitants et des dealers... |
2
Une vitre cassée dans le hall d’un immeuble du quartier de Perseigne à proximité de la tour Péguy. © Martin Roche / Ouest-France
Un procès pour trafic de drogue, devant le tribunal correctionnel d’Alençon (Orne), fin juin 2024, a permis de lever le voile sur la dangereuse cohabitation entre les habitants de Perseigne et les dealers qui colonisent leurs immeubles. Certains locataires, en rendant de petits services, participent au trafic.
20 € pour garder un sac pendant quelques heures ou préparer un repas ; 50 € par jour pour permettre aux vendeurs de se replier en cas de descente de police ; la même somme pour les laisser recharger leur téléphone ou se reposer… Aux points de deal du quartier de Perseigne, à Alençon (Orne), la drogue n’est pas la seule à avoir un prix. Tout se monnaye, y compris les coups de main aux dealers.
Toutes ont raconté l’arrivée brutale du trafic sur le pas de leur porte
C’est ce qu’a révélé une enquête menée pendant un an autour du 31 rue Anatole-France. Une descente de police, le 4 octobre 2022, a permis d’identifier seize protagonistes. Quatorze d’entre eux ont été condamnés pour trafic de stupéfiants, détention d’arme, ou complicité. Six habitaient dans l’immeuble du 31. Parmi eux, quatre mères célibataires. À la barre, lors du jugement de l’affaire, fin juin 2024, toutes ont raconté l’arrivée brutale du trafic sur le pas de leur porte, la promiscuité avec les vendeurs, le lent glissement vers la complicité.
« Au début, tout était propre, mais quand ils sont arrivés, tout est devenu sale. Ils ont mis un canapé dans le hall d’entrée, l’ascenseur ne marchait plus, je devais monter au septième par l’escalier », a rembobiné une des jeunes femmes devant le tribunal. Le point de deal a été ouvert au printemps 2022 par « un petit du quartier », 18 ans à l’époque.
L’adolescent est aussi soupçonné d’avoir « administré » le point de deal de la tour Pascal. Il sait faire tourner la boutique… Sans jamais y mettre les pieds. Guetteurs et vendeurs deviennent en revanche les nouveaux colocataires des habitants. « Il y en a un qui n’avait nulle part où aller, il était souvent frappé par les autres, j’ai eu pitié de lui », justifie une mère de famille. Une sacoche contenant du crack a été retrouvée chez elle. « Je laissais la porte ouverte pour qu’ils puissent venir se reposer. Quelqu’un a dû la laisser là . »

Seize personnes ont été jugées pour trafic de drogue et détention d’armes en juin. L’enquête s’est concentrée sur le point de deal du 31, rue Anatole-France, à Alençon. Six habitants de l’immeuble faisaient partie des prévenus. Ouest-France
La procureure de la République dénonce l’Omerta
Aucune grande quantité de stupéfiants, ni grosse somme d’argent n’ont pourtant été retrouvées dans l’immeuble. Seule la taille des emballages vides, parfois d’un litre, a permis aux enquêteurs de mesurer l’ampleur du trafic. En dépit d’échanges de SMS incriminant, une seule personne a admis travailler pour le jeune homme désigné comme le « boss ». La procureure de la République d’Alençon a dénoncé « une omerta ».
Lire aussi : Des mères seules ont-elles été « utilisées » dans un vaste trafic de drogue à Alençon ?
Le seul à avoir parlé, le cuisinier qui transformait la cocaïne en crack, a été menacé jusqu’en prison, pendant sa détention provisoire. Les autres ont évoqué à demi-mot la peur des représailles. « Ils arrivent chez vous, vous demandent de faire quelque chose… Vous n’avez pas vraiment le choix », a justifié l’une des jeunes mères âgée de 26 ans, avec trois enfants de 3 à 5 ans.
On ne respecte pas toujours la loi mais on a des valeurs
« Aucun de vous n’a pensé à dénoncer les faits ? » a tout de même demandé l’un des assesseurs au procès. Non, personne. Une a tenté de déménager après que son bébé a ingurgité une boulette de shit. « Mais on ne m’a pas proposé de nouveau logement. J’en avais marre de la saleté dans les parties communes, de la présence des guetteurs dans l’entrée et des vendeurs dans l’escalier. Tout s’est dégradé à leur arrivée. » Elle leur faisait pourtant la lessive.
La peur ou l’appât du gain ? L’inconscience de la gravité des faits, la banalité du délit commis quotidiennement dans sa cage d’escalier ? C’est un peu tout ça à la fois. C’est aussi la solidarité dans l’adversité, ses vies raccrochées les unes aux autres parce que dans la galère, c’est toujours mieux de ne pas être seul.
À Perseigne, on ne balance personne, quitte à prendre pour lui. Ici, on est toujours la petite sœur ou le petit frère de quelqu’un. Certains ne respectent pas toujours la loi, mais ils ont des valeurs.