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Menaces, censure, diffamation… Dans une commune de Normandie, un spectacle crée la discorde... |
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Denis Robert, le comédien ; Patrice Schweizer, le syndicaliste, et Jean-Baptiste Evette, le metteur en scène, devant l’entreprise Selimex, ancienne usine Piron. © Ouest-France
Un collectif d’artistes et syndicalistes souhaite présenter un spectacle autour de la grève historique de 1974 dans l’usine Piron à Bretoncelles (Orne). La famille de l’ancien patron dénonce une manifestation politique à charge. Le maire annule la représentation. Les artistes crient à la censure et l’un d’eux aurait reçu des menaces.
Cinquante ans après la grève, le conflit autour de l’usine Piron divise à nouveau Bretoncelles, petite commune de l’Orne. D’un côté, un collectif d’artistes et syndicalistes veut raconter dans un spectacle l’important mouvement social qui s’est produit dans cette entreprise, de 1974 à 1976. De l’autre, la famille du patron de l’époque s’y oppose fermement. Au milieu, le maire, qui tranche : le spectacle est annulé. Et la discorde enfle jusqu’à des plaintes pour menaces et diffamations.
Pour comprendre la polémique, il faut revenir en 1974. Le monde essuie le premier choc pétrolier. L’usine Piron, sous-traitant notamment pour Renault et Citroën, est dans le rouge. Les patrons, Fernand et son fils Michel Piron, se résignent à déposer le bilan. Quand les ouvriers l’apprennent, le 12 décembre, la révolte éclate. Ils « licencient » les patrons, occupent l’usine, la mairie, la salle des fêtes… La grève dure jusqu’en février 1976. L’événement défraie la chronique au niveau national.

Des travailleurs durant l’occupation de la mairie de Bretoncelles, en janvier 1975. Archives Ouest-France
2021. De l’eau a coulé sous les ponts. L’ancienne usine Piron est désormais une petite entreprise de transformation de plastique, Selimex, et la grève historique est un peu tombée dans l’oubli. Quand trois hommes s’y intéressent activement : Denis Robert, comédien, Jean-Baptiste Evette, romancier et metteur en scène, et Patrice Schweizer, ouvrier et syndicaliste. Tous retraités.
Une quarantaine d’artistes
Pendant deux ans, « nous avons collecté de nombreuses archives, des photos, des vidéos d’époque, des témoignages. Notamment celui du leader syndicaliste de l’usine, Antoine Rubinat. » Ils souhaitent monter un spectacle itinérant pour raconter ce mouvement social d’ampleur : Bretoncelles, si un jour ça se passait ainsi .

Dans l’usine occupée par les salariés, le travail se poursuivait, en autogestion. Archives Ouest-France
Autour des associations artistiques Les Hautes Planches, La Troisième Rive et La Maison partagée, une quarantaine de bénévoles se greffent au projet. Au programme : pièce de théâtre, chorale ouvrière, exposition… Avec une date clé : le 17 septembre 2023, l’une des journées européennes du patrimoine.
Le maire de la commune, Daniel Chevée, accepte de leur louer la salle des fêtes pour cette date. Le collectif communique alors dans l’hebdomadaire local Le Perche en avril 2023.
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« Un spectacle à charge »
L’article est lu par la famille Piron, la femme du patron et leurs enfants. Sidération. « Ils n’ont pas pris contact avec nous », assure la fille, Corinne Piron. Ils s’opposent à la tenue de ce spectacle. « On veut défendre la mémoire de notre grand-père, qui en est mort de chagrin en 1975, et de notre père, Michel, mort en 2014. Il est hors de question que des marionnettes à leur effigie ou des acteurs les incarnant défilent dans la commune ! »
Les Piron dénoncent « un spectacle à charge. Ils n’ont pas à se servir de la mémoire de notre papa pour leur programme politique ! »
Les deux camps se rencontrent au cours d’une médiation organisée par le conseil municipal de la commune. Mais chacun campe sur sa position. Alors la famille Piron contre-attaque : « Nous avons essayé de réserver la salle à cette date. » Nul besoin : le maire annule la représentation, craignant que cela ne génère « un trouble à l’ordre public ». Il assure n’avoir reçu aucune pression.
Des plaintes déposées
Mais l’affaire prend une tournure plus inquiétante. Le 20 juillet, un inconnu se serait présenté au domicile de Denis Robert, l’acteur, menaçant de lui « casser la figure » et de « brûler sa maison ». Le comédien dépose plainte en gendarmerie.
En réaction, les artistes s’empressent de publier une lettre ouverte adressée au maire et au préfet. Les Piron sont directement visés et ces derniers répondent par des plaintes pour diffamation.
« On ne va pas se laisser faire ! » s’insurgent les artistes, criant à la censure. Ils assurent que la réputation des Piron n’est pas salie dans leur spectacle. « Notre seule préoccupation, c’est la mémoire ouvrière de la région. Ce n’est rien de plus qu’une sorte de carnaval. Ça ne mérite pas de menacer des gens… Le spectacle aura lieu ! »