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REPORTAGE. Environnement : la microfaune d’eau douce, fragile et si précieuse... |
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Fanny Darrieu (John Philippot en arrière-plan) effectue un prélèvement dans l’Aizy, micro-cours d’eau qui traverse Bricquebec. Sa faune s’avère riche et en bonne santé. © Ouest-France
L’Anper, association nationale basée dans la Manche, étudie les micro-invertébrés d’eau douce. Bons indicateurs de santé biologique, ils sont trop souvent méprisés, eux et leur biotope.
Bricquebec-en-Cotentin. À l’ombre du château, en cœur de bourg, serpente un cours d’eau discret engoncé entre des talus herbeux. L’Aizy, moins de deux mètres de large, débit paresseux, profondeur à ne pas mouiller le ventre d’un héron, végétation de rivière à se faire pâmer un aquariophile. Fanny Darrieu, bottes aux pieds, barbote en son milieu.
Salariée de l’Anper, Association nationale pour la protection des eaux et rivières basée à Sainte-Suzanne-sur-Vire (Manche), elle glisse précautionneusement une espèce de filet au maillage ultra-serré dans le ruisseau, en agite doucement le fond de l’autre main, collecte du presque invisible. L’objet de sa convoitise ? Les micro-invertébrés, ces toutes petites bestioles ignorées de tout un chacun.
Catastrophe silencieuse
« Il n’y a pas que les éléphants et les baleines », signale John Philippot, resté au sec sur la berge. Président de l’Anper, il profite de la tenue à Marseille du congrès mondial de la nature il y a quelques jours pour attirer l’attention sur le presque invisible : « Il y a de la biodiversité partout, et ce qu’on fait ici permet d’évaluer la qualité des cours d’eau, de sensibiliser sur ces petits endroits de nature où il y a de la vie, et auxquels on ne fait pas attention. » Ce qui explique la catastrophe silencieuse en eau douce : 28 % des crustacés y sont menacés, 23 % des amphibiens, 19 % des poissons, 12 % des libellules.

C’est l’heure des comptes, au pinceau, dans les bacs où sont versés les prélèvements. Fanny Darrieu sourit : elle vient de débusquer un fort joli mollusque. Ouest-France
L’Aizy, même ses riverains immédiats ne le voient plus. Et pourtant. Fanny Darrieu remonte sa pêche. Verse doucement le contenu de son piège dans une petite cuvette blanche. Observe, trie le résidu de vase collectée avec un pinceau. Son visage s’éclaire : « Qu’il est beau, ce petit mollusque, avec son petit plumeau sur la coquille ! » La jeune femme remplit une fiche, coche des cases. Odonates, ancylidae, assilidae, gammare… Des noms poétiques pour des larves de libellules, des familles de gastéropodes, de crustacés. Rien moins que la base de la chaîne alimentaire du biotope.
« J’aime bien le trichoptère à fourreau, confie-t-elle. C’est un insecte fascinant qui, au stade larvaire, crée autour de lui une sorte de carapace mosaïque de bois ou de sable. » Ces passionnés, veilleurs d’une faune délicate prêts à s’extasier devant un ver plat annelé, vous embarquent dans leur monde. L’Anper, quelque 250 membres en France (dont des personnes morales comme des associations de pêcheurs), a déjà passé une soixantaine de cours d’eau au crible dans l’Hexagone. Quarante dans la Manche. Bientôt, l’Orne. « Généralement, ici, les eaux sont de qualité, et en France on n’a pas encore situé de gros point noir », apprécie John Philippot.

Le produit des prélèvements est précautionneusement déversé dans un bac, où seront comptés les micro-invertébrés de l’Aizy. Ouest-France
Moins de pesticides, de désherbants chimiques, plus de stations d’épuration, tout concourt à l’amélioration de la situation. Mais d’autres menaces pèsent sur les micro-invertébrés (barrages, retenues d’eau, moulins). D’où l’importance du travail de l’association, reconnue d’utilité publique depuis 1985, et qui a besoin de bras prêts à donner le coup de main curieux. Il suffit de récolter en bas de chez soi. Un vieux collant, une loupe, une bassine, et un peu de temps pour remplir le formulaire sur son site suffisent pour vivre un émerveillement à peu de frais, tout en faisant œuvre utile.