|
Un village de l’Orne a son quartier Belle Époque... |
2
La station thermale de Bagnoles-de-l’Orne vue du ciel et ses maisons à colombages, dont celle de Cécile aux couleurs du Pays basque. © Stéphane Geufroi, Ouest-France
Le quartier Belle Époque de Bagnoles-de-l’Orne (Orne) est né à la fin du XIXe siècle pour accueillir les curistes fortunés. Parmi les plus belles bâtisses de ce lotissement de luxe, celle de Cécile domine le lac.
Dix ans de négociations pour s’offrir la maison de ses rêves, Cécile a su se montrer patiente. « Je n’étais pas pressée car je n’avais pas l’argent », sourit-elle. Au début des années 1980, lorsqu’elle récupère enfin les clefs, la bâtisse n’est qu’une « ruine où tout est à refaire ».
Quarante ans plus tard, et même si des travaux sont en permanence à l’ordre du jour, elle n’envisage pas un instant de quitter cet endroit riche de mille souvenirs. Cécile ne se lasse pas de la vue plongeante sur le lac de Bagnoles-de-l’Orne qu’offre la terrasse.
Avec ses colombages, la villa évoque les belles demeures bourgeoises de la côte normande. La propriétaire les a fait repeindre en rouge sang de bœuf, comme un clin d’œil au Pays basque, sa deuxième patrie. Mais c’est bien dans ce coin de l’Orne qu’elle se sent le mieux. Ici, les couchers de soleil sont superbes. « Pour avoir voyagé dans le monde entier, je peux affirmer qu’il s’agit d’un environnement exceptionnel. »
Une parcelle de 43 hectares
Le Chalet normand – le nom de sa maison – n’est pas la seule belle demeure de ce boulevard. Elle s’inscrit dans le quartier Belle Époque qui s’est développé au lendemain de l’arrivée du chemin de fer à Bagnoles, en 1881. La seule station thermale du Grand Ouest, dont l’eau est réputée vertueuse depuis le Moyen Âge, est alors en plein essor. Des familles fortunées y viennent déjà en vacances, et en cure.
Député de l’Orne et gouverneur du Crédit foncier de France, Albert Christophle, un enfant du pays né à Domfront-en-Poiraie, à une poignée de kilomètres de là , y voit une formidable opportunité et souhaite donner naissance à un « lotissement » de luxe.
« C’est pour accueillir ces riches vacanciers, de juin à septembre, que le quartier voit le jour en 1886 », raconte Carole Cantin, directrice adjointe de l’office du tourisme. Pour y parvenir, Albert Christophle fonde une société baptisée La Foncière et pactise avec l’État : une parcelle de 43 hectares de la forêt domaniale d’Andaine contre 143 hectares de bois et pierrailles dans l’Aude. Une nouvelle loi l’oblige à payer 5 863 francs supplémentaires pour que l’accord aboutisse.
Ce terrain n’est pas choisi au hasard. Il se trouve entre la voie de chemin de fer et l’établissement thermal. « Dans la foulée, il fait percer trois boulevards parallèles, quatre rues perpendiculaires et une place centrale », rappelle celle qui en connaît les moindres recoins. Pour laisser son empreinte, Albert Christophle baptise l’artère principale de son nom. Coïncidence ou non, celle-ci est alignée avec sa superbe propriété, située un peu plus loin dans la forêt.

À Bagnoles-de-l’Orne, de belles demeures à colombages. Stéphane Geufroi, Ouest-France
De la couleur pour rompre avec l’austérité
Des parcelles de 3 000 à 5 000 m2 sont mises en vente. Mais hors de question pour les acquéreurs d’y construire n’importe quoi. Chaque maison doit répondre « à un cahier des charges très strict ». Il faut utiliser des matériaux locaux tels que du grès armoricain, du bois et même du fer extrait des mines alentour. « Les maisons doivent aussi développer des volumes avec des bow-windows, des marquises, des balcons ou d’importantes toitures », ajoute Carole Cantin.
Pour rompre avec l’austérité de la pierre, la couleur est la bienvenue, mais elle se limite « au bleu pour le ciel, au rouge pour la terre, au vert pour la nature et au jaune pour l’air ». Les éléments décoratifs sont aussi encouragés. Afin de maintenir l’esprit forestier des lieux, le règlement impose de conserver un maximum d’arbres.
Et pour aider les futurs propriétaires qui ne sauraient plus où donner de la tête, deux maisons témoins sont édifiées par deux entrepreneurs locaux, à travers lesquelles ils démontrent leur savoir-faire. Aujourd’hui encore, impossible de construire une maison sans respecter le cahier des charges. Après quelques errements dans les années 1970-1980, le quartier est protégé depuis 1991.
« C’est un régal chaque jour »
C’est à l’ensemble de ces règles qu’obéit le Chalet normand, l’une des quarante-cinq villas Belle Époque du lotissement, lors de sa construction en 1893. Sa commanditaire se nomme Gabrielle Schmer, une riche veuve parisienne amoureuse de la Normandie. « Tout est harmonieux. C’est un régal chaque jour », décrit Cécile.
L’heureuse propriétaire s’émerveille encore du moindre détail. Comme ces feuilles d’acanthes sculptées sur de fins bandeaux de fer et qui ornent les façades. Toujours pleine d’idées, elle souhaiterait ajouter une nouvelle frise en bois, mais aussi refaire la toiture de tuiles et réinstaller « les épis de faîtage en terre cuite brisés lors de la tempête de 1999 ».
L’intérieur de la villa est à la hauteur de tout le reste. Cécile a conservé les carreaux de ciment de l’entrée et le parquet en point de Hongrie du salon. L’escalier desservant cinq demi-paliers est majestueux. Si une deuxième cuisine a été installée au rez-de-chaussée, la première se trouve toujours dans l’entresol, où la maîtresse des lieux aime concocter « des confitures avec les mirabelles du jardin ».
Parfois, dans ce même jardin, elle croise des visiteurs un peu trop curieux. « Ma maison a déjà fait la couverture du Time », rappelle Cécile pour expliquer leur présence non désirée. Reste que la plus belle pièce, « c’est ma chambre », jure-t-elle. Et c’est aussi la plus secrète.