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L'orgue de Georges Trouvé ne le quitte jamais... |
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A 91 ans, Georges Trouvé est titulaire des orgues de la cathédrale de Sées depuis l'âge de... 19 ans. Il a été fait hier chevalier dans l'ordre de la Légion d'honneur.
Georges Trouvé, 91 ans, est titulaire des orgues de la cathédrale de Sées depuis 72 ans. Il a reçu hier la Légion d'honneur. Rencontre avec ce talentueux musicien, aveugle de surcroît.
Georges Trouvé n'a jamais rien vu. Mais il a développé d'autres sens. Ce vieux monsieur de 91 ans tient les orgues de la cathédrale de Sées depuis l'âge de 19 ans. Originaire de Saint-Georges-de-Rouelley, dans la Manche, sa maman l'envoie très jeune chez les frères Saint-Jean-de-Dieu à Paris. « Nous faisions classe le matin, éducation musicale l'après-midi », raconte-t-il. Dès l'âge de 6 ans, Georges se met au piano : « Je me rappelle que les frères me faisaient jouer « J'ai du bon tabac » sur tous les tons. »
Il a du talent et progresse vite, le petit Normand. Alors qu'il a tout juste 19 ans, il apprend que le poste de titulaire des orgues de la cathédrale de Sées est vacant. Et se porte candidat. « Il a proposé sa candidature à Mgr Pasquet, l'évêque de l'époque, témoigne son fils, Dominique, et a été reçu par l'abbé Johan qui était le supérieur du Petit séminaire. » Réputé pour son oreille musicale, le futur évêque d'Agen ne laisse pas filer la perle.
Et 72 ans plus tard, Georges Trouvé est plus que jamais fidèle au poste. Tous les dimanches, ou presque, il monte les 44 marches qui le mènent vers sa tribune. Bénéficiant du soutien des paroissiens sagiens qui viennent le chercher et le ramènent chez lui.
Travailleur acharné, l'organiste a une mémoire phénoménale. Sa cécité l'a obligé à apprendre par coeur des dizaines et des dizaines de partitions, et notamment « toutes les grandes oeuvres de Bach. Au tout début, je lisais les partitions de la main gauche, je jouais de la main droite et je faisais les basses à la pédale. »
Comme tout le monde, Georges Trouvé a eu des trous de mémoire, des absences. Un morceau connu sur le bout des doigts le matin, devient énigmatique l'après-midi. Peu gênant lorsqu'on a la partition sous les yeux mais beaucoup plus quand on ne voit rien. « Dans ces cas-là , je suis bien obligé d'improviser », lâche-t-il d'un sourire malicieux.
Outre l'orgue de la cathédrale, pendant des années Georges Trouvé a donné des cours de musique. Et Jean-Yves Jégo, un de ses anciens élèves, s'en rappelle encore : « Il était extraordinaire. Cinq ou six harmoniums jouaient ensemble et d'un seul coup, il lançait : « Jean-Yves, fa dièse. » Et quand nous arrivions, il nous reconnaissait à nos pas. »
La discussion se déroule dans la nef de la cathédrale. Et d'un coup, l'orgue se remet à jouer. Il a été en travaux pendant deux ans et demi et ne s'est remis à sonner que le jour des Rameaux. Un déchirement pour Georges Trouvé, ces 36 mois sans son orgue. « Il y est tellement attaché, poursuit son fils. Quelques jours après la mort de maman, il est arrivé devant la porte de la tribune et il a dit : « Lui au moins, il est toujours là . » »
Après 72 ans derrière les orgues de la cathédrale de Sées, Georges Trouvé a reçu la Légion d'honneur hier. « J'en suis heureux mais tout passe. A 91 ans, on n'a plus beaucoup d'illusions. »
Vincent COTINAT.