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Risque sismique, pièces vieillissantes… Des doutes sur neuf réacteurs nucléaires d’EDF... |
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La centrale de Dampierre-en-Burly, dans le Loiret, est concernée par le problème posé par un coude en acier moulé au vieillissement problématique. © REUTERS
L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) doute que tous les réacteurs d’EDF pourront fonctionner jusqu’à 60 ans. Pour neuf réacteurs, elle juge que c’est très incertain.
L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), gendarme indépendant de tout ce que la France compte d’installations radioactives, ne cesse, comme la Cour des comptes, de le répéter depuis deux ans : on ne peut pas considérer comme acquis que les 56 réacteurs des 19 centrales d’EDF en France pourront fonctionner jusqu’à 60 ans, voire au-delà alors qu’ils ont été conçus pour n’en durer que 40.
C’est pourtant le parti pris du gouvernement et d’EDF, confrontés au vieillissement simultané d’un parc intégralement entré en service entre 1978 et 1999, sans nouveaux réacteurs depuis - en dehors de l’EPR de Flamanville, toujours pas en service -, ni essor suffisant des énergies renouvelables. Face au défi de la montée des besoins en électricité causé par la sortie du gaz et du pétrole, EDF a même suggéré qu’à l’instar de ce qui se passe aux États-Unis, on puisse faire durer des réacteurs jusqu’à 80 ans.
Une telle durée d’activité est loin d’être gagnée. Pour la première fois, l’ASN, dans une note du 14 juin 2023, formule même explicitement de gros doutes sur neuf réacteurs.
Une centrale exposée au risque sismique
Quatre d’entre eux sont situés dans une même centrale, celle de Cruas (Ardèche), entre Montélimar et Valence, sur ce Rhône qui refroidit 10 autres réacteurs au Bugey, à Saint-Alban et au Tricastin. La centrale de Cruas se trouve dans une zone secouée, en 2019, par un tremblement de terre qui a provoqué un phénomène  extrêmement rareÂ
en France métropolitaine, indique l’ASN,  une rupture en surface sur plusieurs kilomètres avec des soulèvements et décalage de sol de plusieurs centimètres ».
Selon l’ASN,  l’existence sous le site de Cruas d’une failleÂ
capable de provoquer une telle rupture en surface  pourrait remettre en cause la poursuite du fonctionnement des réacteursÂ
de cette centrale.
Interrogé, EDF répond que le risque sismique a été  tout particulièrement pris en compteÂ
à la conception de la centrale  avec la réalisation d’appuis parasismiques »,
lui conférant  une robustesse intrinsèque importante ».
À la suite du séisme de 2019, EDF assure avoir réalisé un important programme de contrôles, qui a démontré le bon comportement des installations ».
Il mène maintenant  un programme d’étudesÂ
qui pourra conduire le groupe à proposer si nécessaire  un programme de travaux adapté aux enjeux ».
Le problème des coudes moulés
Les cinq autres réacteurs considérés comme problématiques sont, eux, disséminés dans autant de centrales différentes : Le Tricastin (Drôme), Le Blayais (Gironde), Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher), Dampierre (Loiret) et Paluel (Seine-Maritime). À chaque fois, il s’agit de la génération des réacteurs les plus anciens, de 900 MW, entrés en service entre 1981 et 1983, sauf pour Paluel, qui a commencé à fonctionner en 1983 et appartient à la génération suivante, de 1 300 MW.
Leur point commun : le vieillissement d’éléments de tuyauterie bien particuliers : des coudes en acier inoxydable moulé dont, avec l’exposition à la chaleur,  la résistance diminueÂ
durant les 40 à 60 premières années,  avant de se stabiliser à des valeurs qui peuvent être […] très faibles ».
Problème, ces coudes sont directement soudés à la cuve du réacteur et font partie du circuit primaire qui véhicule l’eau radioactive, ce qui en fait des pièces difficilement remplaçablesÂ
selon l’ASN. De quoi, par conséquent, condamner le réacteur tout entier.
Depuis plusieurs années, le sujet fait l’objet d’échanges entre l’ASN et EDF, qui propose d’affiner l’examen de ces pièces voire de changer les tuyauteries à l’aide de robots. Pas suffisant pour l’ASN, selon laquelle, sur les cinq réacteurs cités, les analyses mécaniques des coudes menées lors de la dernière visite décennale, pour les 40 ans de fonctionnement  ne permettent pas de justifier une poursuite de fonctionnement d’ici l’atteinte de leurs 60 ans ».

Les pièces problématiques sont les \
Un problème potentiellement plus grave que la corrosion
Le problème semble pouvoir potentiellement concerner une large part du parc des 52 réacteurs de 900 et 1 300 MW. En 2035, une trentaine de réacteurs auront dépassé les 50 ans d’activité. Il pourrait donc être d’une autre ampleur que la corrosion sous contrainte. Celle-ci a perturbé le fonctionnement de 16 réacteurs l’an dernier et cette année, dont les tuyauteries concernées, non radioactives, ont pu être changées en quelques mois.
L’ASN profite de sa communication du 13 juin pour tirer à nouveau le signal d’alarme sur deux sujets. D’une part l’exposition des centrales au réchauffement climatique, en particulier pour celles qui sont situées sur des cours d’eau qui ne suffisent plus toujours à les refroidir dans le respect des normes.
D’autre part le risque d’un défaut commun à un grand nombre de réacteurs, rendu possible par leur standardisation, ainsi que leur vieillissement simultané. Le renouvellement des moyens de production d’électricité,  quels qu’ils soientÂ
 doit donc être rapide afin de pouvoir mener  le moment venuÂ
, une transition « sans renoncement en matière de sûreté ».
Greenpeace estime, pour sa part, que  miser la réussite de notre transition énergétique sur la prolongation hypothétique de réacteurs nucléaires est un pari extrêmement risqué,Â
selon Pauline Boyer, pour laquelle  parler d’une prolongation de la durée de vie des réacteurs nucléaires à 60 ans s’inscrit hors de la réalité technique et climatique ».
La seule solution pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans les deux prochaines décennies, estime Greenpeace,  est de développer massivement les économies d’énergie, l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables ».