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TÉMOIGNAGES. Vingt ans après, ces Ornais se souviennent du 11 septembre 2001... |
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Deux avions détournés par des terroristes ont foncé sur les tours jumelles de New York, le 11 septembre 2001. © Sean Adair / Archives Reuters
Vous avez été nombreux à répondre à notre appel à témoignages sur le 11 septembre 2001. Où étiez-vous quand des avions ont percuté le World Trade Center, à New York ? Que faisiez-vous ? Voici quelques-uns de vos souvenirs, entre horreur et sidération, tristesse et colère.
Vous avez été nombreux, dans l’Orne, à répondre à notre appel à témoignages sur le 11 septembre 2001. Où étiez-vous ? Que faisiez-vous au moment où deux avions détournés par des terroristes ont foncé sur les tours jumelles de New York ? Voici quelques-uns de vos souvenirs, entre horreur, sidération, tristesse et colère.
« J’ai cru que c’était un film »
Beaucoup n’y ont pas cru. Leur cerveau n’a pas voulu comprendre tout de suite l’incompréhensible. Comme Laurence Piel, de Flers, âgée de 34 ans en 2001. Secouriste à la protection civile, elle termine ses cours à l’école d’infirmières de Flers vers 15 h. « Je rentre chez mes parents. À la télé, je vois les images de l’attentat, mais j’ai cru que c’était un film. J’arrive ensuite chez une copine. Elle me dit : « L’Amérique est en feu ! » Je lui ai répondu : « Oui, c’est bien », pensant faire un commentaire sur le film vu chez mes parents. »
Laurence poursuit sa tournée des copines. Le quartier HLM où son amie réside est désert… « Quand j’arrive chez elle, elle me dit aussi que l’Amérique est en feu. « Oui, oui, je sais », est ma réponse. » À chaque fois, ses amies ne la reprennent pas. C’est vers 19 h, quand elle vient manger un couscous chez un couple d’amis à L’Aigle, qu’elle réalise. « Là -bas aussi je vois que l’Amérique est en feu, à la télévision. Je lance alors : « Eh bien, il dure longtemps le film ! » Mes amis m’ont répondu : « mais c’est pas un film ! Il y a des attentats en Amérique ! » Et là , j’ai compris. Je suis devenue blême. »
Pour Laurence, le 11 septembre correspond aussi à la date anniversaire du mariage de sa nièce. « C’était en 2000. Mais depuis les attentats, on ne le fête jamais à cette date. On décale toujours de deux ou trois semaines. On ne pourrait pas faire la fête le 11 septembre. »

Laurence Piel, de Flers, a cru qu’il s’agissait d’un film. DR
Comme Laurence, Christine a cru « qu’ils avaient tourné un film et que c’était la bande-annonce, avant de comprendre, sidérée, que c’était réel ! » Même sidération pour Dominique : « J’ai cru à une fiction, tout d’abord, et j’ai commencé à zapper sur toutes les chaînes . ! Toujours cette image ! Et là , j’ai compris qu’il se passait quelque chose de gravissime. J’ai passé la journée et la semaine à pleurer devant la télé ! C’était l’horreur absolue. Nous avons des copains à New York et il a fallu au moins vingt-quatre heures pour savoir s’ils allaient bien. »
« Moi ce jour-là , je travaillais du matin, et quand je suis rentrée vers 14 h, je pensais que c’était un nouveau film d’action de Bruce Willis ou de Stallone », raconte Laurence.
« Je travaillais de nuit. Quand je me suis levée vers 14 h, j’ai allumé la télé. Voyant que c’était un film scénario catastrophe, j’ai changé de chaîne. C’est quand j’ai vu les mêmes images sur toutes les chaînes que j’ai compris que ce n’était pas un film… Et j’ai pleuré », témoigne Lin Ette.
« J’étais dans ma voiture, j’écoutais la radio en rentrant du travail. Arthur annonçait l’info. J’ai cru qu’il plaisantait et ai même pensé qu’il allait un peu loin dans l’humour, et qu’on ne devrait pas plaisanter avec ce genre d’événement. Puis j’ai compris, mon sang s’est glacé, j’étais abasourdie », se souvient Ben Jack.

Les tours du World Trade Center à terre, les survivants errent, hagards, dans Manhattan. Archives Stan Honda / AFP
« La grand-mère de ma copine est morte dans les Tours »
Malgré leur jeune âge, de nombreux enfants ou adolescents se souviennent sans peine du 11 septembre. Comme Cynthia, qui avait 11 ans. « J’étais en 6e. En dernière heure de cours, un surveillant est entré et a donné un mot à mon professeur d’histoire. Il a pâli d’un coup, a demandé le silence d’une voix blanche et nous a annoncé ce qu’il s’était passé. Une fille de ma classe, franco-américaine, est sortie en courant de la classe pour appeler son père. Sa grand-mère était femme de ménage dans les tours. Son corps n’a jamais été retrouvé. À chaque fois que j’y repense, mon cœur se brise, je revois sa peine et son visage mortifié. » Cynthia Turland a aujourd’hui 31 ans. En 2001, cette habitante d’Occagnes vivait à Toulon. Du haut de ses 11 ans, elle a tout de suite pris la mesure de l’horreur. « Je m’en souviendrais toute ma vie… Ça me touche d’autant plus que le 13 novembre 2015, à Paris, et le 14 juillet 2016, à Nice, j’ai perdu des amis dans les attentats. »

La grand-mère d’une camarade de Cynthia travaillait dans les tours : son corps n’a jamais été retrouvé. Archives Doug KANTER / AFP
Mathilde, elle, avait 8 ans en 2001. « Je regardais Un gars et une fille, en rentrant de l’école. Je m’en souviendrai toute ma vie. D’un coup, le programme sur France 2 s’est coupé. Ma maman m’avait préparé une assiette de pomme de terre dont l’odeur s’est répandue dans la pièce. Et du haut de mes 8 ans, j’ai vite compris ce qui se passait. Mon petit frère pleurait à côté de moi et je ne l’ai même pas calculé. »
« J’étais élève au collège, se remémore Charlène. Mon professeur étant absent je suis rentrée chez moi. Avec mon petit frère on s’est installé devant la télé. On regardait un film sur TF1 et d’un coup, flash spécial. On s’est regardé tous les deux. On avait peur. J’avais 14 ans, mon petit frère 12. Notre maman était au travail. Cette journée est gravée à vie. »
« J’étais en classe de CM1, se souvient Romain. Mon père est venu me chercher à l’école à midi pour le déjeuner. On a allumé la TV, comme chaque jour, et on est tombés sur ces terribles images. À 9 ans, ça marque, même si on ne se rend pas vraiment compte sur l’instant. L’après-midi, notre maîtresse nous en a parlé et nous avons eu un temps d’échange. Même vingt ans après, le souvenir reste intact. »
Laura, elle, n’avait que 4 ans. « J’ai dû demander à mes parents pourquoi les gens pleuraient… Parce qu’à 4 ans on ne sait pas ce qu’il se passe réellement dans le monde. Ma maman m’a expliqué la réalité, la vérité qui nous attend, qui m’attendait dans ce monde. Elle m’a expliqué tout de A à Z… Une dure réalité pour une petite fille, mais une réalité toujours d’actualité. »
« Depuis, nous n’avons connu que des mondes d’après »
Beaucoup ont appris la tragédie au travail. C’est le cas d’Adèle Gautier-Lamiroté, âgée de 21 ans à l’époque. Étudiante en cinéma à la fac de Caen, elle travaille ce jour-là dans un bar brasserie de Mortagne, L’Europe, comme serveuse saisonnière. « Nous étions en fin de service, j’essuyais les verres, la télé était allumée, sans le son. Les premières images m’ont saisie. J’ai eu l’impression d’un fracas silencieux. D’être la seule à ce moment-là , à savoir. J’ai immédiatement averti mon patron. Il a mis le son. On a prévenu les clients. Le silence s’est fait. Les gens chuchotaient. On est passé du brouhaha au silence, du collectif à l’intime, de la distance à la proximité. »
Cette date, Adèle en parle tous les ans avec ses amis. « La première fois que j’ai pris conscience de voir un fait historique à la télé, c’était en 1989, avec la chute de Ceausescu. Mais c’était quelque chose de désiré par beaucoup. Là , ça m’a ébranlée intimement. J’avais l’image d’une Amérique inébranlable. Immortelle. Avec l’écroulement de ces tours, on touchait à quelque chose de sacré, de durable. Qui, finalement, ne l’était pas. Je me suis dit : personne n’est à l’abri. Depuis, nous n’avons connu que des mondes d’après : Charlie, Le Bataclan, l’épidémie… »

Adèle Gautier-Lamiroté, responsable de l’office du tourisme de Mortagne-au-Perche et du Carré du Perche, travaillait dans un bar, le 11 septembre 2001. DR
Virginie travaillait à la Défense, à Paris, ce jour-là . « Mon mari m’a appelée juste après la première tour ! J’ai alerté mes collègues et mon mari a crié, toujours au bout du fil : « la deuxième, maintenant ! » C’était un film d’horreur. Quelques minutes après, c’est devenu le chaos. On devait quitter La Défense, car on craignait que ça arrive ici aussi. Tout le monde courait dans tous les sens, sur le parvis. Mon mari me disait de fuir. J’ai cru à la fin du monde, j’ai cru que les tours de La Défense aussi allaient subir ça ! J’ai mis des heures à rentrer chez moi, car tous les transports étaient saturés… On a suivi les infos toute la nuit à la TV, sans dormir ! On pleurait. C’était une horreur inoubliable. »
« Je travaillais déjà en banque, se souvient Mimi. On n’a pas compris, au début, pourquoi la bourse s’est mise à dévisser. Et une cliente est rentrée dans l’agence en nous disant : « C’est la guerre, les États-Unis sont bombardés. » À l’époque, on n’avait ni smartphone, ni internet. On est allé dans nos voitures pour écouter la radio et comprendre ce qu’il se passait. C’était surréaliste. »

Après les attaques, le désastre. Archives US NAVY / PRESTON KERES / AFP
« N’oublions pas les 343 pompiers qui sont morts au feu »
« Ce mardi 11 septembre 2001, j’encadre une formation à l’école départementale des sapeurs-pompiers de l’Orne, à Alençon, se souvient le commandant de pompier honoraire Jean-Louis Allanic. L’adjudant-chef Gilles Chédeville vient interrompre le cours et nous dit : « Il y a un événement grave à New York, c’est en direct à la télévision ». Nous changeons de salle pour nous retrouver devant un téléviseur. »
« La vision d’horreur est en direct. Déjà , les deux tours ont été percutées par des avions de ligne. Il est plus de 15 h, le silence s’est installé dans la salle. Sur les images qui sont insoutenables, nous apercevons des personnes qui se jettent dans le vide et nous voyons les camions des pompiers toutes sirènes hurlantes se diriger vers les Twin Towers. À cet instant je pense aux firefighters (en français, pompiers) New yorkais, qui partent dans les tours porter secours. Quand j’écris ces lignes aujourd’hui, j’ai encore des frissons. Les interventions dans les immeubles de grande hauteur sont particulières, il faut rappeler que ces deux tours dominent la mégapole à plus de 400 m de hauteur. Peu de mots dans la salle, mais comment est-ce possible ? Nous sommes épouvantés, c’est atroce. »
« En France, nous avons deux devises. La nôtre, celle des pompiers territoriaux : Courage et dévouement. Et celle des pompiers de Paris : Sauver ou périr. Ces deux devises ont pris tout leur sens dans ces moments douloureux qu’étaient en train de vivre les valeureux pompiers américains. »
« N’oublions pas les 343 firefighters qui sont morts au feu. Je suis en retraite des sapeurs-pompiers, mais j’ose espérer que dans les états-majors des services départementaux d’incendie, dans les centres de secours en gardes postées, à l’instar de nos camarades de la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris, qui chaque lundi matin honorent leurs collègues par l’appel des morts au feu, nous aurons une pensée pour nos camarades américains, pompiers, et policiers, qui ont péri dans l’accomplissement de leur devoir, et pour tous les civils qui sont morts dans ces attentats. »

343 pompiers sont morts ce jour-là .? Archives Shannon Stapleton / Reuters
« Le matin, j’apprenais que j’étais enceinte »

Isabelle a appris qu’elle était enceinte le 11 septembre : son fils Matthieu est né en mai 2002. DR
Futurs ou jeunes parents, ils ont vécu le 11 septembre avec une émotion particulière. Isabelle Dupray, 45 ans aujourd’hui, vit à Monts-sur-Orne. « J’ai appris, ce jour-là en faisant un test, que j’étais enceinte de mon premier enfant. Heureuse le matin, mais l’après-midi, complètement perdue. Il y avait une telle contradiction entre les deux évènements. Je n’arrêtais pas de pleurer et de me demander dans quel monde allait grandir mon enfant… C’était trop d’émotions. La journée a été détruite. Avec mon mari, on était anéanti. On voulait être heureux, mais bon… » Aujourd’hui, son fils Matthieu, né le 5 mai 2002, connaît bien cette histoire. « Je lui ai raconté, je lui avais même écrit un poème sur le sujet. Je ne voulais pas qu’il arrive dans un monde comme ça. »