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Un « cimetière de l’amiante » : la filature du Pont, à Caligny, est restée debout 175 ans... |
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La filature du Pont, à Caligny. © ILLUSTRATION DU LIVRE L’USINE ET SES HOMMES DANS LE TEXTILE DU BOCAGE ORNAIS
Construite en 1840, la filature du Pont, à Caligny (Orne), a été démolie cent soixante-quinze ans plus tard. D’abord dédiée au coton filé, puis à l’amiante, l’usine a été laissée à l’abandon dans les années 1950.
« Il est temps de tourner la page. » Voilà comment le maire de l’époque de Caligny (Orne), Gilles Rabache, a décrit dans nos colonnes, le 2 novembre 2015, la fin des travaux de déconstruction de l’usine amiantée du Pont. Pendant presque deux cents ans, les murs de ce bâtiment, construits au bord du Noireau, sont restés debout. Ils ont d’abord accueilli une usine de coton filé, puis d’amiante, avant d’être laissés à l’abandon.
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L’histoire de la filature de Caligny, installée au lieu-dit le Pont, commence en 1840. À cette époque, « l’activité textile du Bocage connaît un nouveau dynamisme grâce à la généralisation de l’emploi du coton » , peut-on lire dans Couleurs textiles en Normandie, le Bocage du XVIIe au XXe siècle. Le Condéen Augustin Davoust en est le constructeur.
Dans les premières années, elle consomme « 60 000 kg de coton provenant d’Amérique et d’Égypte. Et produit 55 000 kg de fil de coton écoulés à Flers, Condé-sur-Noireau et Falaise », note l’historien Yannick Lecherbonnier sur la plateforme ouverte du patrimoine (POP). Le nombre de salariés de cette dernière est alors faible par rapport aux autres du département. Trente ouvriers y travaillent en 1841. À titre de comparaison, en 1853, la filature des Vaux-de-Vère, dans la vallée de la Vère, compte cent vingt-deux employés.
« Ce brouillard dangereux »
Au début du XXe siècle, la Société française de l’amiante (SFA), fondée en 1904 par trois hommes d’affaires du département, reprend la filature du Pont. Et « prend la succession d’un modeste établissement où l’on traitait du coton », retrace le directeur de l’établissement, « M. Koëbel », dans Ouest-France, le 2 février 1949.
À partir de ces années-là , « les bâtiments sont occupés […] pour la production de tresses d’amiante, de coton et de chanvre pour des presse-étoupes, des tissus pour vêtements calorifuges et de métallurgie », poursuit Yannick Lecherbonnier. Environ deux cents ouvriers y travaillent en 1919.

L’usine désaffectée de Caligny lorsqu’elle était encore debout. Archives Ouest-France
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Après la Seconde Guerre mondiale, le 2 février 1949, Ouest-France visite l’usine. « 95 % des ouvriers et ouvrières de l’amiante peuplent les maisons de l’ancien village, acquises par la Société et augmentée de constructions nouvelles, peut-on lire. Il ne faut pas moins que l’avantage d’un logement assuré et gratuit, l’espoir d’un bon salaire (basé sur le rendement collectif) et l’assurance d’un travail sans chômage (quarante-cinq à cinquante heures par semaine) pour retenir la main-d’œuvre de cette campagne […] Les femmes composent le personnel dans la proportion de 65 % »
Le directeur de l’établissement, « M. Koëbel », ajoute que « sans les aspirateurs, on ne se verrait pas dans l’usine ». « La poussière dégagée par le travail de l’amiante est telle […] qu’il faut au total une puissance de 65 CV pour absorber ce brouillard dangereux ».
« Ce cimetière de l’amiante »
En 1955, l’établissement du Pont change une nouvelle fois de main. Après avoir absorbé la SFA, la Société anonyme (SA) Ferodo devient propriétaire de l’usine en 1955. La filature du Pont arrêtera ses activités quelques années après, mais le bâtiment restera debout jusqu’en novembre 2015. Entre-temps deux propriétaires privés se sont succédé et l’usine est laissée à l’abandon (près d’un hectare de terrain avec environ 4 000 m² de bâtiments). L’usage de l’amiante a été interdit en France en 1997 car présente des risques graves pour la santé.
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À partir de 2006, l’Aldeva Flers-Condé (Association locale de défense des victimes de l’amiante) se bat pour la démolition de l’usine. Elle « continue à dégager des fibres d’amiante dans l’atmosphère ; la population avoisinante continue à respirer de l’air pollué par l’amiante », écrit-elle dans un communiqué.

L’usine du Pont Caligny, dans l’Orne. Archives Ouest-France
Après plusieurs rebondissements, l’ancienne filature du Pont finit par être rasée totalement en 2015. Les travaux ont été financés par l’État et l’entreprise Valeo (ex-Ferodo). Dans l’édition du 2 novembre 2015, Roger Héroult, membre de l’association Vivre sans amiante à Caligny, déclare : « Je n’aurais jamais pensé voir disparaître ce cimetière de l’amiante. C’est un grand jour. »