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« Tout doit disparaître » : la dernière usine d’armoires de Normandie ferme ses portes après plus d’un siècle d’activité... |
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Dernier fabricant d’armoires normandes, Louis-Charles Hugon ferme les portes de son usine à Bernay (Eure). © Ouest-France
Une page se tourne du côté de Bernay (Eure) avec la fermeture annoncée des Meubles de Normandie le 23 mars 2026. Fondée en 1906, cette grande manufacture de meubles en bois massif était la dernière usine à fabriquer des armoires normandes. Son patron, Louis-Charles Hugon, tourne la page après un demi-siècle d’activité faite de hauts et de bas.
150 kg au bas mot. 2,10 m de haut et 1,60 m de large en moyenne. Des motifs particuliers selon leur provenance : Tinchebray, Vire, Caen, Bernay, Saint-Lô, Fécamp, Bolbec… Depuis le milieu du XVIIIe siècle, l’armoire normande est tout un art. Rabotage, assemblage, sculpture, vernissage… Un travail d’orfèvre qui pouvait dépasser les 25 000 € pour des pièces d’exception. 200 à 420 heures de travail selon les modèles. Mais un art passé de mode. Balayé par la vague des meubles stratifiés et mélaminés à prix bas et à monter soi-même.
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« Cette usine s’est imposée comme l’un des plus grands ateliers de manufacture de bois massif de Normandie »
Longtemps, très longtemps, sa présence dans les chaumières fut « forte comme une armoire normande »
. Avec le trousseau, elle symbolisait la dot dans les mariages. À Bernay, Louis-Charles Hugon a longtemps surfé sur cet âge d’or. J’ai racheté cette usine centenaire le 1er janvier 1977. Fondée en 1906 par Mme Prouet, elle s’est imposée comme l’un des plus grands ateliers de manufacture de bois massif de Normandie. À son pic, une soixantaine de personnes y travaillaient
, raconte cet ingénieur d’origine auvergnate, qui lui-même a compté jusqu’à 55 employés, 90 même si on ajoute ceux de sa fabrique de meubles à Mortain, dans la Manche.
Après un rebond dans les années 80 jusqu’au virage 2000, l’armoire normande a fini par perdre de son lustre d’antan. En 1985, j’en ai vendu plus de 40 au Salon du meuble à Paris. Quand ça tournait bien, on les produisait par séries de vingt. Un jour, j’ai envoyé trois conteneurs de douze armoires chacun aux États-Unis par bateau.
L’époque où son usine de 3 000 m² assise sur 1,5 ha le long de l’ancienne route nationale tournait à plein régime.
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Louis-Charles Hugon ne fabriquait pas seulement des armoires, mais quantité de sortes de meubles comme ce buffet. Ouest-France
« C’était la dernière usine »
Aujourd’hui, ça sent la fin. Les deux derniers ouvriers ont rendu leur tablier. Les toits ont perdu de leur étanchéité. Chaque produit est soldé. J’ai vendu à un investisseur. Je lui remettrai les clés le 23 mars. D’ici-là, tout doit disparaître.
Des rangées de meubles sont ainsi en sursis. Des armoires normandes, des buffets, des commodes, des tables, des lits… 566 œuvres au total selon l’inventaire, même si j’en ai peut-être vendu cent depuis. Je crains qu’il en reste beaucoup. C’est pourquoi je vais brader les prix quinze jours avant de cesser mon activité.
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À Bernay, la nouvelle a fait le tour du pays. C’est un nouveau coup de grâce porté par une désindustrialisation déjà prononcée. Les temps changent, philosophe Louis-Charles Hugon. Toutes les usines de ce type ont disparu, la mienne était la dernière. Hormis quelques petits artisans, plus personne ne fabrique d’armoires normandes. Je me suis accroché. Peut-être aurais-je dû vendre mon affaire plus tôt. Des armoires, je n’en vends plus qu’une ou deux par an alors que c’est encore la plus grande fabrique de la région et donc de France. Mais c’est un métier extraordinaire. Depuis que j’ai annoncé stopper mon activité, beaucoup d’anciens ouvriers viennent me saluer. C’est une fierté aussi.
Grande comme une armoire normande.