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DOSSIER. Dans l’Orne, les méthaniseurs poussent comme des champignons

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photo  nora liberalotto et jean-marie lecoq, membres de l’association bien vivre dans le perche, qui s’oppose à ces projets de méthanisation  ©  ouest-france 4

Nora Liberalotto et Jean-Marie Lecoq, membres de l’association Bien vivre dans le Perche, qui s’oppose à ces projets de méthanisation © Ouest-France

En quelques mois, trois projets de méthanisation ont été déposés à Saint-Mard-de-Réno, petite commune ornaise de moins de 500 habitants. Les associations environnementales s’inquiètent des impacts sur l’environnement. Alors que la Région affiche de grandes ambitions en la matière.

Le Perche, sa vallée verdoyante, son calme bucolique, ses collines ombragées, mais aussi ses projets de méthanisation. En plein confinement, les plus proches voisins d’un agriculteur apprennent qu’il envisage de construire un méthaniseur sur sa ferme de Saint-Mard-de-Réno (Orne). La rumeur court dans ce village de moins de 500 habitants. Des imbroglios naissent dans la queue de la boulangerie. C’est Mariette qui va méthaniser. Mais non, je te dis que Deschoolmester porte le projet.

photo sur un kilomètre et demi, trois unités de méthanisation devraient être construites à saint-mard-de-réno dans l’orne.  ©  infographie ouest-france

Sur un kilomètre et demi, trois unités de méthanisation devraient être construites à Saint-Mard-de-Réno dans l’Orne. Infographie Ouest-France

Finalement, les riverains apprennent que trois projets d’unité de méthanisation ont été déposés dans la commune. Le tout dans un rayon de moins de deux kilomètres. Sur le coup, personne n’a compris ce qu’il se passait, reconnaît Nora Liberalotto. D’autant que la méthanisation reste un sujet complexe. On a commencé par se documenter, on a contacté des acteurs locaux chargés de ces questions et on a fini par créer une association environnementale, résume la sociologue de métier. Bien vivre dans le Perche, son nom, compte aujourd’hui 110 adhérents.

Risques de pollution, hausse du trafic routier, paysages dénaturés…

Pour rappel, un méthaniseur permet de créer de l’énergie, gaz ou électricité, à partir des effluents de fermes et d’une partie de déchets verts. Mais que reprochent les opposants à ces engins pourtant largement subventionnés par l’État ? Les principaux griefs tiennent dans les risques de pollution de cours d’eau et des nappes phréatiques. Mais aussi la hausse du trafic généré par l’apport de matières et l’export du digestat, le fertilisant issu du méthaniseur. Ou encore la dénaturation du paysage dans cette vallée préservée. La vérité c’est que s’il n’y avait eu qu’un méthaniseur, on ne se serait pas tant mobilisés. Là, on multiplie les risques, constate Bruno Rolland, architecte et membre de l’association.

Il faut dire que depuis quelques mois, la Région Normandie est passée à la vitesse supérieure en matière de méthanisation. À l’horizon 2030, elle a même pour objectif la construction de 400 méthaniseurs, contre 150 aujourd’hui en activité. En tête de ce projet, le département de l’Orne. À lui seul, il compte un tiers des méthaniseurs du territoire. Et autant de projets à différents niveaux d’étude. Dans l’idée, il y aura un méthaniseur tous les 8 à 10 km, calcule Mathieu Poirier, conseiller énergie et bâtiment à la Chambre d’agriculture de l’Orne.

En clair, la situation de Saint-Mard-de-Réno est amenée à se répéter ailleurs en Normandie. Car dans le cas des trois projets, une simple déclaration en préfecture a été nécessaire. La raison ? Le faible tonnage annoncé par les agriculteurs : 29.9 tonnes par jour. Au-delà, un enregistrement voire une autorisation sont nécessaires et des enquêtes publiques ou encore d’impact sur l’environnement doivent être menées. Bout à bout, on arrive à 90 tonnes par jour sur ce territoire, cela aura nécessairement un impact, insiste Jean-Paul Doron, président de la Fédération de l’Orne pour la pêche et la protection du milieu aquatique.

« Risques de pollution récurrents »

Ce présage, il n’est pas le seul à le faire. Daniel Chateigner, professeur à l’université de Caen et membre du collectif scientifique national méthanisation raisonnée, se montre très inquiet sur le virage pris par la Région. Et plus particulièrement, la situation de Saint-Mard-de-Réno. Il faut savoir qu’il y a des risques de pollution récurrents, a fortiori avec un ruisseau en contrebas. Depuis 2015, notre collectif a observé que l’accidentologie avait été multipliée par cinq, abonde le scientifique. Il voit d’ailleurs dans cet outil la ruine du monde agricole. Le seul moyen trouvé par les agriculteurs pour survivre c’est celui qui va les fusiller dans 10 ou 15 ans, quand ces machines coûteront trop cher pour tourner et que l’État n’achètera plus l’énergie au-dessus des prix du marché.

Toutefois, dans le village, tout le monde n’est pas hostile au projet. À commencer par Anne-Marie Guéri la maire de la commune, ancienne agricultrice. Ce sont des projets de jeunes ambitieux. Les permis de construire ont été délivrés par la préfecture, je ne vois pas le problème. Chacun doit rester modéré, estime-t-elle. Mais aussi des riverains interrogés au hasard. Moi je trouve ça bien que l’agriculture évolue, c’est une énergie propre. Les gens se plaignent toujours, sourit Marie, habitante du village.

Une réunion publique devait se tenir à la sous-préfecture de Mortagne-au-Perche, le 20 septembre 2021. Elle a été annulée le 17 septembre par le sous-préfet. Trois associations ont déjà déposé des recours auprès de la préfecture contre les trois projets de méthaniseur. Mais cela coûte cher, avoue Nora Liberalotto qui compte sur les dons pour mener à bien cette bataille judiciaire si elle est portée devant les tribunaux administratifs. Quant aux agriculteurs, ils espèrent simplement voir les tensions s’apaiser. Pour retrouver le calme de leur campagne.

Agriculteur en bio, il fait le pari de la méthanisation

Le système agricole ne convient plus. Que l’on dise : à cause de la méthanisation ça va être pire, je ne peux pas l’entendre. Dans le bureau de sa grande ferme du Chailloué, à Saint-Mard-de-Réno, Samuel Deschoolmeester ronge son frein. Depuis quelques mois, il voit les oppositions à son projet de méthaniseur grandir. Incompréhensible pour cet agriculteur.

En 2018, on a été sollicité par la communauté de communes et GRTgaz, se souvient le père de famille de 43 ans. La collectivité et le géant de l’énergie ont mené une étude dans le Perche afin de cibler les sites capables d’accueillir les méthaniseurs. Quand on nous a expliqué le principe, on s’est dit que c’était fait pour nous.

photo a la ferme du chailloué, samuel deschoolmeester a décidé d'installer une unité de méthanisation. un choix réfléchi qu'il assume au nom de la transition énergétique.  ©  ouest-france

A la ferme du Chailloué, Samuel Deschoolmeester a décidé d'installer une unité de méthanisation. Un choix réfléchi qu'il assume au nom de la transition énergétique. Ouest-France

Profiter des échecs de culture pour nourrir le méthaniseur

Deux raisons à cela. D’abord, la ferme du Chailloué compte une partie d’élevage en conventionnel et la production céréalières en bio. Elle dispose donc des effluents de 200 bovins et des échecs de culture inhérents à l’agriculture biologique. Cette année, on a perdu les 3,5 tonnes de lentilles plantées sur l’îlot de 40 hectares. Ça arrive, c’est normal. Mais quand on aura le méthaniseur, on pourra les valoriser quand même.

En clair, les cultures ratées serviront à nourrir le méthaniseur qui produira du gaz. Surtout, l’exploitation est précurseur en matière d’énergie. En 2008, elle a investi 1 million d’euros pour installer des panneaux photovoltaïques. Maintenant, on est autonome avec l’électricité, se félicite Samuel Deschoolmeester.

photo ici, exemple d’une unité de méthanisation dans une exploitation agricole.  ©  archives ouest-france

Ici, exemple d’une unité de méthanisation dans une exploitation agricole. Archives Ouest-france

Cette fois, la note sera plus salée. L’installation nécessite 4 millions d’euros d’investissement. Mais entre les subventions à la construction, et celle au rachat du gaz, la ferme devrait entrer dans ses frais dès la première année. On s’est toujours adaptés ici. On est passés en bio. On a mis des panneaux solaires. Là, on se dit qu’un jour on pourra faire rouler nos véhicules au gaz aussi, espère le quadragénaire.

« Nous non plus on veut pas boire du lisier »

Comme les deux autres agriculteurs de Saint-Mard-de-Réno, son projet est dimensionné pour méthaniser 29,9 tonnes de matières par jour. La raison ? En dessous de 30 tonnes, le projet est soumis à une simple déclaration. Il faut qu’on se fasse la main avant de voir si on peut faire plus gros, justifie l’Ornais.

De leur côté les associations environnementales s’inquiètent des risques de pollution liés aux cours d’eau qui passe en contrebas des trois futures unités de méthanisation. Si on ne nous autorise pas à faire plus de 29,9 tonnes, on ne le fera pas. Nous non plus on veut pas boire du lisier, s’emporte l’éleveur. Et de lâcher : Faut bien qu’on trouve des solutions pour continuer à travailler.

 
Sacha MARTINEZ.    Ouest-France  

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